Orlan­do, c’est d’abord le nom du per­son­nage prin­ci­pal d’un livre de Vir­ginia Woolf paru en 1928. Dans ce roman, un jeune noble de la haute société anglaise fait l’objet d’une mys­térieuse trans­for­ma­tion : après un som­meil inex­plic­a­ble long d’une semaine, il se réveille femme. Par cette méta­mor­phose, Orlan­do s’affirme ain­si comme l’un des pre­miers per­son­nages trans­gen­res de la lit­téra­ture. Paul B. Pre­ci­a­do, trans­genre lui aus­si, a été boulever­sé par la lec­ture de ce roman et en a tiré la matrice de son film : en pas­sant par le pro­tag­o­niste inven­té par Woolf, il dépeint non seule­ment sa pro­pre expéri­ence de la tran­si­d­en­tité, mais aus­si celle d’une com­mu­nauté poli­tique dans son ensem­ble. Pour fig­ur­er ce principe, le réal­isa­teur filme de mul­ti­ples inter­prètes ama­teurs LGBTQIA+ qui incar­nent tour à tour Orlan­do. En don­nant corps au témoignage du per­son­nage, les acteurs et actri­ces (qu’ils soient mas­culins, féminins ou non-binaires) font en réal­ité le réc­it de leurs pro­pres expéri­ences. S’organise ain­si un échange : tan­dis que les dif­férentes incar­na­tions féminines et mas­cu­lines d’Orlando défi­lent à l’écran, les mots du per­son­nage font récipro­que­ment exis­ter les mem­bres suc­ces­sifs d’un col­lec­tif se con­stru­isant sous nos yeux. Une com­mu­nauté d’Orlandos, placée sous le patron­age d’un per­son­nage fic­tion­nel, qui regroupe sous un même nom une somme d’identités fluc­tu­antes et revendiquées comme telles.

Le par­ti pris est séduisant, mais se voit mal­heureuse­ment desservi par ce que le film met pro­gres­sive­ment en place. Pre­ci­a­do peine à pren­dre en charge ciné­matographique­ment la dimen­sion changeante de l’identité d’Orlando, comme le fai­sait Vir­ginia Woolf par sa prose poé­tique et mou­ve­men­tée. Une idée au début du film sem­blait pour­tant sup­pos­er que la mise en scène allait s’emparer de cet enjeu. Orlan­do, encore jeune, se promène en forêt. Il s’approche du pied d’un grand arbre et le caresse, tan­dis qu’en voix off les mots de Woolf déversent une litanie de métaphores, comme une pluie de mots ruis­se­lant du per­son­nage lui-même. Or cette voix off n’est pas réc­itée par un seul acteur mais par une foule de voix qui se suc­cè­dent et se chevauchent : un tim­bre chas­se l’autre en plein milieu d’une phrase, faisant enten­dre par le mélange des inflex­ions plus ou moins graves et aiguës la fluc­tu­a­tion de la voix-même du per­son­nage, changeante, imper­ma­nente, brisant les car­cans de la mas­culin­ité et de la féminité. Orlan­do passe alors der­rière l’arbre et réap­pa­raît doté d’un autre vis­age, opérant de la sorte le pre­mier pas­sage d’un inter­prète à l’autre. Hélas, le film paraît par la suite plus intéressé par le par­cours du per­son­nage que par sa voix intérieure, qu’il fait enten­dre som­maire­ment par une suite de mono­logues filmés comme des inter­views. Il s’enferme alors rapi­de­ment dans une esthé­tique pop et flashy, sous influ­ences nota­bles d’autres artistes de la com­mu­nauté LGBTQIA+ (notam­ment le cou­ple de plas­ti­ciens Pierre et Gilles, présents dans le film), qui entrave la pos­si­bil­ité d’une réelle bifur­ca­tion. On garde alors l’amère impres­sion que le film passe à côté d’un sujet plus beau encore que la tra­jec­toire éman­ci­patrice d’Or­lan­do : l’invention d’une forme fig­u­rant le mou­ve­ment même au cœur de la tran­si­d­en­tité.