Exposé du film annonce du film “Scé­nario”, où Fab­rice Arag­no filme Godard en train de par­courir l’un de ses car­nets illus­trés, s’inscrit dans le sil­lage d’un moyen-métrage mécon­nu de JLG, Reportage ama­teur (maque­tte expo), dans lequel Anne-Marie Miéville le mon­trait déjà en train de détailler un pro­jet en cours (une expo­si­tion au Cen­tre Pom­pi­dou, finale­ment aban­don­née sous cette forme). Tout en partageant des pages où se jux­ta­posent cita­tions de textes et col­lages d’images imprimées, la grande dif­férence entre Exposé… et Film annonce du film qui n’existera jamais : “Drôles de Guer­res”,  tient à la place sin­gulière qu’occupe Godard dans cette vidéo, tournée un an avant sa mort. Il irradie, par son humour et sa mal­adresse un peu “goofy”, un film dans lequel on l’ob­serve écrire, dessin­er et égrain­er en même temps, cig­a­re en bouche, des instruc­tions peu pré­cis­es : les « on est sûr » s’ajoutent aux « on ver­ra » et à autant de « peut-être… », au grand désar­roi d’Aragno et Jean-Paul Batta­gia, instal­lés des deux côtés du bureau. JLG est l’ac­teur prin­ci­pal d’Exposé… : ses mains occu­pent sou­vent le cadre pour guider la lec­ture col­lec­tive, tan­dis que son vis­age, hir­sute et mar­qué par le temps, ouvre le film.

Il est juste­ment beau­coup ques­tion “d’ouverture” dans Exposé…. C’est non seule­ment le nom choisi pour la pre­mière par­tie de Scé­nario, comme indiqué sur les pre­mières pages du car­net, mais aus­si le principe qui régit l’ensem­ble du film. Il s’agit d’ouvrir le livre, l’esprit et dans le même temps les images, en les libérant des écrans qui les empris­on­nent dans des car­cans étriqués. Ludique, la démarche rap­pelle par ailleurs à quel point le ciné­ma de Godard relève d’une sorte de code source ouvert (en reprenant des extraits sans autori­sa­tion, JLG était lui-même un par­ti­san avéré du piratage et de la cul­ture de l’open source), loin de l’élitisme exclu­ant auquel on l’as­so­cie par­fois. Si des jux­ta­po­si­tions font sens au regard de ses obses­sions récur­rentes (la télévi­sion, les grands réc­its, le dik­tat de la nar­ra­tion et l’histoire du ciné­ma), il arrive qu’un frag­ment se présente sans expli­ca­tion, nous lais­sant la pos­si­bil­ité de nous en empar­er libre­ment. Spon­tané­ment et avec humour, JLG jus­ti­fie par exem­ple le recours à une cita­tion de Mer­leau-Pon­ty sur le vis­i­ble et l’invisible comme une manière d’achever l’un des pas­sages de Scé­nario sur « une con­clu­sion un peu mys­térieuse ». Même son de cloche pour cer­taines illus­tra­tions à la fin du car­net, qui n’ont selon lui « pas de sens par­ti­c­uli­er ». Ailleurs, un recadrage sur un coup de ciseau impromp­tu (lorsque le cinéaste manque de peu de « bousiller » l’ouvrage, dix­it Batta­gia), Exposé… met en lumière la part joueuse du tra­vail de Godard, qui fait preuve à la fois d’une grande pré­ci­sion et d’une sou­p­lesse à toute épreuve, brisant sans cesse ses pro­pres règles. JLG asso­cie les images comme un savant ou un enfant à l’in­térieur d’un lab­o­ra­toire rudi­men­taire : une imp­ri­mante, de la colle, des ciseaux, et voilà qu’un film peut voir le jour. Il suf­fit ensuite d’en tourn­er les pages, jusqu’à se remé­mor­er la cita­tion d’Aragon dans Je vous salue, Sara­je­vo, à laque­lle on pense face aux dernières images de Godard : « Quand il fau­dra fer­mer le livre, ce sera sans regret­ter rien. J’ai vu tant de gens si mal vivre, et tant de gens mourir si bien. »