« Tu as vu John Wick ? ». La ques­tion, posée au détour d’une scène de Mon­key Man, relève autant du gag méta assez lourd que de la déc­la­ra­tion d’intention. Dev Patel, qui signe ici son pre­mier long-métrage, inter­prète un jeune Indi­en – seule­ment désigné par les pseu­do­nymes « Kid » ou « Bob­by » – gag­nant pénible­ment sa vie dans des com­bats clan­des­tins truqués. Il se révèle surtout déter­miné à se venger du chef de la police locale, respon­s­able de la mort de sa mère. Les cor­re­spon­dances avec la saga de Chad Sta­hel­s­ki ne man­quent pas[1], des décors des scènes d’action (une boîte tech­no comme dans l’épisode inau­gur­al) à cer­tains plans en par­ti­c­uli­er – Patel enfonçant lente­ment une lame dans la gorge d’un adver­saire, comme Wick dans l’œil d’un enne­mi dans Para­bel­lum. Trop trib­u­taire de cette inspi­ra­tion, le film n’exploite que timide­ment son ancrage dans la cul­ture indi­enne : si le film troque, dans une séquence de course-pour­suite, une mus­cle car pour un tuk-tuk mod­i­fié, il ne tire pour autant guère par­ti de la géo­gra­phie des rues étroites et bondées.

Déchaîné…

Mais quand bien même Mon­key Man dégage une forte impres­sion de déjà-vu, il se dis­tingue de son mod­èle en délais­sant la lis­i­bil­ité car­ac­téris­tique des com­bats de John Wick, dont les choré­gra­phies se déploy­aient dans des plans amples. Ici, c’est au con­traire le chaos qui prime ; on ne suit pas un assas­sin pro­fes­sion­nel, mais un enfant des rues qui s’est impro­visé com­bat­tant. Plutôt que de rester en posi­tion d’observatrice atten­tive, la caméra, sou­vent portée, plonge au cœur des rix­es, cad­rant au plus près les vis­ages défor­més par la douleur. L’agression sem­ble être le maître mot du film, qui orchestre un tor­rent de plans, de musique toni­tru­ante, de cris et de stim­uli visuels, au point que le cadre sem­ble tou­jours trop ser­ré pour con­tenir cette sur­charge.

C’est à la fois la lim­ite du film (une épuisante out­rance) et l’une de ses prin­ci­pales qual­ités : les morceaux de bravoure de Mon­key Man reposent sur sa bru­tal­ité aveu­gle et débridée. Ain­si d’un affron­te­ment à la hache face au patron d’un bor­del surpe­u­plé. L’arme se coince lorsqu’elle s’abat par inad­ver­tance sur un mur ou une vic­time col­latérale, les deux adver­saires tra­versent une cloi­son pour échouer dans la couchette d’un cou­ple en plein ébat… En prof­i­tant du désor­dre général, la mise en scène recon­fig­ure en per­ma­nence l’affrontement. À cet endroit, Patel sem­ble mu par l’ambition de trans­pos­er la dynamique des com­bats d’ani­me en pris­es de vues réelles : les choré­gra­phies tour­nent le dos à l’impératif de la vraisem­blance pour insis­ter sur l’élan des coups et la puis­sance des impacts, décu­plés par l’usage de cour­tes focales exagérant l’amplitude des mou­ve­ments.

…pour mieux régner.

Ce déluge de vio­lence pose toute­fois ques­tion à mesure que le réc­it gagne en sérieux. Grave­ment blessé après avoir ten­té d’abattre le chef de la police, « Bob­by » est recueil­li par une petite colonie dont les habi­tants furent, comme le héros dans son enfance, illé­gale­ment expro­priés de leurs ter­res par l’actuel guide spir­ituel du pays. Alors que de nou­velles élec­tions approchent, les vil­la­geois voient dans le jeune vengeur une incar­na­tion d’Hanumān, une divinité simiesque valeureuse à même de ren­vers­er les dirigeants cor­rom­pus. La série B d’action embrasse alors une cause poli­tique, celle des minorités indi­ennes flouées par le pou­voir en place. Une séquence lie ces deux hori­zons : alors que Bob­by s’entraîne en frap­pant sur un sac de riz, son coup final le fend et en libère les grains. Par sa féroc­ité, le « mon­key man » ambi­tion­nera ain­si de restau­r­er un équili­bre au sein d’une société iné­gal­i­taire. Cette oppo­si­tion entre une élite for­tunée, dépeinte à gros traits, et une pop­u­la­tion tra­di­tion­al­iste et opprimée teinte le dernier mou­ve­ment d’un goût amer : lorsque le pro­tag­o­niste entre­prend d’aller défaire son grand rival, il devient aus­si le représen­tant d’un groupe fanatisé prêt à répon­dre à la vio­lence par une bru­tal­ité tout aus­si destruc­trice. Cet arrière-plan sem­ble surtout là pour gon­fler arti­fi­cielle­ment les enjeux, sans se saisir d’une réelle ques­tion poli­tique : lorsque les autres habi­tants du vil­lage pren­nent les armes, c’est avant tout pour être assim­ilés, sur l’autel du spec­ta­cle, à des guer­ri­ers à la recon­quête de leur roy­aume. Avec ce tableau social car­i­cat­ur­al, tein­té de dém­a­gogisme et de bel­li­cisme, Mon­key Man finit même par endroits par évo­quer un autre film hol­ly­woo­d­i­en à suc­cès, mal­heureuse­ment moins estimable que John Wick : le Jok­er de Todd Phillips.

Notes

Notes
↑1 Dev Patel devait d’ailleurs tra­vailler avec l’équipe de cas­cadeurs des John Wick, avant que la pandémie de Covid-19 ne bous­cule le tour­nage.