POUR (par Florie Delacroix)

Dans le Lon­dres des années 50, un petit bout de femme, dynamique et souri­ante, s’ac­tive sans relâche. Vera Drake chan­tonne en accom­plis­sant son labeur quo­ti­di­en, que ce soit ses ménages chez les bour­geois, les soins qu’elle apporte à sa vieille mère, ou les avorte­ments clan­des­tins et bénév­oles qu’elle pra­tique auprès de femmes en détresse… Ce naturel, cette banal­i­sa­tion du geste abor­tif, pour­tant illé­gal, sym­bol­ise toute la force du film : au-delà de la loi et de l’ar­bi­traire de la société, Vera porte le bien autour d’elle, sous toutes ses formes, elle ray­onne de joie de vivre, et ce jusqu’à l’ef­fon­drement bru­tal de ses repères, de sa famille, de sa vie… Mike Leigh livre là un réc­it grave, sans mélo­drame ni sen­si­b­lerie out­ran­cière, un film juste qui souligne jusqu’à l’ab­surde l’op­po­si­tion entre les codes soci­aux et la réal­ité de la con­di­tion fémi­nine de l’époque.

Film poli­tique, Vera Drake s’in­scrit dans la lignée des grands films réal­istes, en présen­tant les con­tra­dic­tions d’un sys­tème social, où la femme ne peut que subir la pres­sion des hommes et les exi­gences de l’hon­neur famil­ial. Les fig­ures féminines qui se suc­cè­dent entre les mains de Vera sont autant de vari­a­tions d’une détresse tant physique que morale : cha­cune est dans une sit­u­a­tion unique et déchi­rante, cha­cune est claire­ment iden­ti­fiée sous le jeu d’une caméra qui soigne les vis­ages, les expres­sions et prend le temps de détailler avec sen­si­bil­ité une part de leur dés­espoir.

Si l’a­vor­teuse opère seule­ment par­mi les couch­es sociales les plus défa­vorisées, le réal­isa­teur prend bien soin de mon­tr­er en par­al­lèle le par­cours « offi­ciel » d’une jeune fille de bonne famille, dont l’a­vorte­ment est ain­si cau­tion­né par le sys­tème lui-même, qui se nie finale­ment au nom de la san­té men­tale du per­son­nage. Cri­tique sociale, Vera Drake souligne en per­ma­nence le con­traste des con­di­tions, en jouant sur les par­al­lèles dans la trame du réc­it, puisque l’on passe durant toute la pre­mière par­tie du film, du tra­vail pénible de Vera, à des scènes de la vie bour­geoise.

La réu­nion des deux milieux et le fos­sé immense qui les sépare, écla­tent durant les cour­tes scènes où Vera fait le ménage chez ces femmes rich­es et hau­taines qui n’ont que mépris et indif­férence pour elle.

Par-delà la portée sociale du film, Mike Leigh réus­sit à don­ner vie à tous ses per­son­nages, même les plus sec­ondaires, en soignant chaque geste, en brossant chaque por­trait sous la forme d’une mul­ti­tude de rapi­des tableaux de la société qu’il met en scène. L’hu­man­ité qui s’en dégage place ain­si l’a­vor­teuse dans une optique de bon­té jusqu’à l’outrance, bon­té dés­in­téressée de cette femme qui n’est pas payée pour l’aide qu’elle apporte aux jeunes femmes.

Vera refuse à cet égard le mot « avorte­ment » en tant que tel, devant les policiers qui l’in­ter­ro­gent, et répète avec ténac­ité qu’elle se con­tente « d’aider » les femmes dans le besoin.

L’am­biva­lence des sen­ti­ments de chaque per­son­nage témoigne d’une justesse qui sert par­faite­ment le pro­pos polémique mais nuancé du film : loin de tout manichéisme, le réal­isa­teur présente ain­si des lieu­tenants de police com­préhen­sifs et à l’é­coute, qui appliquent la loi sans abuser de leur posi­tion et une famille déchirée entre son amour pour la mère et l’in­com­préhen­sion de son activ­ité clan­des­tine. Le poids du silence qui écrase le per­son­nage prin­ci­pal à par­tir de son arresta­tion sym­bol­ise ain­si avec acuité le ren­verse­ment de ses pro­pres valeurs : gen­til­lesse incar­née, Vera se voit reprochée d’être une per­son­ne mal­faisante et peu fréquentable, con­spuée par une société dans laque­lle elle représente pour­tant l’im­age d’une mère nourri­cière, hos­pi­tal­ière et à l’é­coute.

Mike Leigh parvient en ce sens à capter la moin­dre lueur du regard, les larmes et frémisse­ments de dés­espoir des vis­ages filmés en gros plans, de manière à ren­dre pal­pa­ble le trag­ique de chaque sit­u­a­tion et les déchire­ments intérieurs de ses per­son­nages, pris­on­niers de normes qui les dépassent. Vaste chronique réal­iste d’une société qui n’est plus, le film Vera Drake fait toute­fois émerg­er des ques­tion­nements tou­jours d’ac­tu­al­ité, que ce soit à pro­pos de la rel­a­tiv­ité des principes moraux, avec ici le détourne­ment d’un geste jugé inhu­main par la société, en un véri­ta­ble acte d’amour et de générosité, ou à pro­pos d’un monde à deux vitesses où, encore une fois, les pau­vres pâtis­sent des con­tra­dic­tions sociales là où les rich­es les con­tour­nent.

CONTRE: INJUSTICE D’AVANT-HIER (par Clément Graminiès)

Neuf ans après le très beau Secrets et men­songes qui lui avait valu la Palme d’Or au fes­ti­val de Cannes, le cinéaste bri­tan­nique Mike Leigh s’empare d’un sujet non moins douloureux – l’a­vorte­ment clan­des­tin dans les années 1950 – mais n’en tire qu’un film out­rageuse­ment académique qui évac­ue délibéré­ment toutes les ambiguïtés inhérentes à la ques­tion.

L’héroïne éponyme de Vera Drake est une quin­quagé­naire de con­di­tion mod­este qui aime son mari, élève con­scien­cieuse­ment ses deux enfants et fait des ménages avec un sourire désar­mant. Régulière­ment depuis vingt ans, par­al­lèle­ment à sa vie de famille exem­plaire, cette femme pathologique­ment généreuse « aide » gra­tu­ite­ment de nom­breuses jeunes femmes enceintes à met­tre un terme à leur grossesse.

Dévouée à la tâche, Vera ne décline jamais les propo­si­tions de sa fausse amie par qui tran­si­tent les deman­des d’a­vorte­ment. Elle se rend tout sourire sur les lieux, ras­sure la jeune femme indis­posée, puis s’exé­cute avec entrain, telle une ouvrière con­scien­cieuse. Mais un jour, l’opéra­tion ne se passe pas comme prévu si bien que Vera Drake, dénon­cée par la famille de la « vic­time », se retrou­ve devant les tri­bunaux où elle doit répon­dre de sa respon­s­abil­ité dans ces actes illé­gaux.

En choi­sis­sant de se plac­er dans les années 1950, Mike Leigh entend dénon­cer l’hypocrisie et la schiz­o­phrénie d’une société rétro­grade dont les lois en matière d’a­vorte­ment datent de 1861. Mais pour éviter toute polémique, le réal­isa­teur – mil­i­tant d’un autre âge – vide son œuvre de toute ambiguïté en ne posant aucune ques­tion qui vaille la peine d’être for­mulée en 2004. Vera Drake est ain­si une femme aimable et généreuse, qui n’ag­it jamais pour l’ar­gent, et n’opère que chez les femmes issues de son milieu, évi­tant ain­si toute con­fronta­tion de classe. Elle s’op­pose car­i­cat­u­rale­ment à sa vieille amie qui soutire sans le moin­dre scrupule quelques livres aux futures can­di­dates à l’a­vorte­ment et s’en­ri­chit ain­si à moin­dre risque.

Après l’ar­resta­tion, Vera Drake ne gagne pas davan­tage en com­plex­ité, les réac­tions de son entourage étant des plus atten­dues. Du fils buté qui refuse de com­pren­dre les actes de sa mère à la belle-sœur arriv­iste, matéri­al­iste et for­cé­ment blondasse, Vera Drake trou­ve pour­tant un mai­gre sou­tien auprès d’un mari tou­jours bien­veil­lant et d’une fille à la lim­ite de l’autisme que Mike Leigh se com­plait à représen­ter avec une dis­grâce à la lim­ite du mépris. Même du côté de la jus­tice, la mécanique sem­ble trop bien huilée pour laiss­er appa­raître le moin­dre soupçon d’am­biva­lence.

De la police, si juste­ment à sa place, aux tri­bunaux pous­siéreux, rien ne transperce de ce film d’un académisme paresseux mais fon­cière­ment pré­ten­tieux. Et si jamais, la com­pas­sion du spec­ta­teur osait se faire atten­dre, la com­po­si­tion un rien grandil­o­quente d’Imel­da Staunton (prix d’in­ter­pré­ta­tion au fes­ti­val de Venise) saura con­va­in­cre les cœurs de pierre tant le corps de l’ac­trice est ren­du pathé­tique­ment vul­nérable. Écrasée par le cadre, frag­ilisée par un espace qui ne lui est plus fam­i­li­er, la femme autre­fois énergique se méta­mor­phose subite­ment en octogé­naire.

Mais alors à quoi sert ce film ? À nous rap­pel­er les con­di­tions dans lesquelles s’ef­fec­tu­aient les avorte­ments avant sa légal­i­sa­tion ? Quan­tités de long-métrages de fic­tion, mais surtout de doc­u­men­taires (l’un des derniers en date, His­toire d’un secret de Mar­i­ana Otero) l’ont abor­dé avec bien plus d’au­dace. Nous inviter à réfléchir sur la ques­tion morale de l’a­vorte­ment ? Sur la respon­s­abil­ité de ces faiseuses d’anges ? Mieux vaut revoir Une affaire de femmes de Claude Chabrol (1988) avec Isabelle Hup­pert qui, pour le coup, fai­sait exis­ter autrement mieux son per­son­nage d’a­vor­teuse.

Ces deux films, qu’on peut délibéré­ment refuser de rap­procher tant les moti­va­tions des deux per­son­nages prin­ci­paux diver­gent fon­da­men­tale­ment, se con­clu­ent pour­tant sur la très grande soli­tude des con­damnées dont l’amer­tume fait encore écho. Si Marie, selon Chabrol, regrette soudaine­ment ses excès qui l’ont irrémé­di­a­ble­ment con­duite à l’hu­mil­i­a­tion puis à la mort, Vera Drake ne peut que tris­te­ment se reprocher d’avoir été trop conne. Et finale­ment, l’air de rien, c’est ce que Mike Leigh nous demande de par­don­ner.