Fruit d’un tour­nage long de treize ans, Apolo­nia, Apolo­nia s’intéresse moins à la pein­ture qu’à l’amitié nouée entre la pein­tre fran­co-danoise Apolo­nia Sokol et la cinéaste Lea Glob. Met­tant davan­tage en lumière la per­sona de l’artiste que son tra­vail dans l’ate­lier, Glob se con­cen­tre avant tout sur la suc­cess sto­ry de son amie intime, au risque d’adopter par­fois un ton trop hagiographique et téléologique. On reste ain­si scep­tique lorsque sa voix-off présente le car­ac­tère révo­lu­tion­naire de l’œuvre de Sokol (ouvrir aux « reines » un espace de représen­ta­tion jusqu’alors réservé aux « rois »), sans jamais l’inscrire dans le con­texte du récent renou­veau de la pein­ture fig­u­ra­tive[1], dont Sokol est un exem­ple par­mi d’autres. L’intérêt du film réside plutôt dans les sin­u­osités du par­cours de l’artiste. Élevée dans un théâtre (le Lavoir Mod­erne parisien), elle s’engage aux côtés des Femen tout en pour­suiv­ant ses études. Peu de temps après avoir obtenu son diplôme, Sokol part tra­vailler à New-York et y est repérée par un riche mécène de la Sil­i­con Val­ley (le mil­liar­daire cal­i­fornien Ste­fan Sim­chowitz), avant de revenir en France puis d’être invitée en rési­dence à la Vil­la Médi­cis. Chaque étape de la vie de Sokol devient ain­si l’occasion pour Glob de créer une petite comédie humaine, sym­bol­isée par l’utilisation récur­rente de maque­ttes représen­tant cer­tains lieux habités par l’artiste.

Le film explore la capac­ité d’Apolonia à se réin­ven­ter en per­ma­nence, util­isant « son corps comme un boucli­er » afin de pour­suiv­re son idéal d’une exis­tence entière­ment con­sacrée à la pein­ture. Lorsqu’elle est con­fron­tée à l’objectif pho­tographique de son mécène, Sokol assume le jeu cynique du marché cul­turel en posant comme une égérie devant ses pro­pres tableaux, au risque de com­pro­met­tre ses idéaux de jeunesse. C’est dans ces moments de vul­néra­bil­ité que le film révèle sa sub­til­ité, exposant la part d’ambition par­fois démesurée qui ani­me un artiste en quête de suc­cès. Si, tel un aimant, Sokol attire tous les regards, le film tire sa richesse des détours qu’il ménage, révélant la fragilité des per­son­nes l’en­tourant, qui con­traste avec la déter­mi­na­tion sans failles d’Apolonia. C’est la pein­tre elle-même qui inverse les rôles dès l’ouverture du film, lorsqu’elle prend la caméra de Glob pour la filmer, l’incluant mal­gré elle au sein de son pro­pre doc­u­men­taire. La voix-off ne manque pas de soulign­er le car­ac­tère sym­bol­ique de ce geste (Glob se demande si elle n’est pas dev­enue elle-même une œuvre de Sokol), qui trans­forme la rela­tion entre les deux femmes, en faisant s’estomper la fron­tière entre sujet et réal­isatrice.

Ce ren­verse­ment se pour­suit dans la dernière par­tie du film, où un grave acci­dent lors de la nais­sance du troisième enfant de Glob la con­duit à filmer sa pro­pre con­va­les­cence, offrant un con­tre­point bru­tal à l’ascension médi­a­tique de l’artiste. Cette manière de décen­tr­er le regard per­met au film de tiss­er un authen­tique réseau d’amitiés féminines, reflé­tant la soror­ité illus­trée dans les tableaux de Sokol. Au cœur de cet ensem­ble hétéro­clite de por­traits féminins ray­onne une per­son­nal­ité en par­ti­c­uli­er : celle d’Oksana Shachko, leader du mou­ve­ment Femen exilée en France et proche amie d’Apolonia. L’évocation dis­crète de son mal-être, jusqu’à son sui­cide en 2018, con­fère au film une grav­ité jusqu’alors évac­uée par la com­bat­iv­ité et la fan­taisie de Sokol. La dimen­sion mor­bide du film atteint son apogée lors d’une scène fes­tive où un sim­ple regard caméra, sur­gis­sant au milieu de la liesse col­lec­tive, suf­fit à ouvrir un abîme. C’est à ce dis­cret tra­vail d’observation qu’Apolo­nia, Apolo­nia doit sa réus­site.

Notes

Notes
↑1 On ren­ver­ra, à cet égard, à la série Youtube « Les Apparences », lancée par le pein­tre Thomas Levy-Lasne, con­sacrée à l’actualité de la pein­ture française.