Un « chien de rouge », nous apprend le film, est capa­ble de pis­ter le sang et de le suiv­re à l’odeur. C’est peu ou prou ce qu’entreprend le doc­u­men­taire de Yam­i­na Zou­tat ; flair­er le sang, tra­quer ses effluves et ses traces. Si cette démarche se rap­proche de l’enquête, c’est que son point de départ est « l’affaire du sang con­t­a­m­iné » qui, au mitan des années 1980, a été trans­fusé à plusieurs mil­liers de per­son­nes. Alors jour­nal­iste, la réal­isatrice de Chi­enne de rouge en a chroniqué le procès sub­séquent avec pour con­signe de sa hiérar­chie de ne pas filmer le sang au cœur du scan­dale. De cet inter­dit est née une fas­ci­na­tion inner­vant ce réc­it intime et col­lec­tif, qui s’éloigne du procès pour envis­ager le sang, dans sa dimen­sion matérielle et allé­gorique, comme un « lien social ». Le mon­tage entrelace ain­si les por­traits d’une héma­to­logue, d’une patiente, d’un con­voyeur de sang et de la réal­isatrice elle-même, qui racon­te sa vie à la pre­mière per­son­ne, caméra vac­il­lante à l’épaule, en égrainant des affé­ter­ies poéti­santes (à l’image de ce plan récur­rent d’une main noyée dans un ray­on de soleil). Ces élé­ments ten­dent à par­er le prosaïsme du film d’une dimen­sion mythique qui s’agence toute­fois mal avec un réc­it bras­sant des pon­cifs sur la généalo­gie, l’héritage et l’intégration cul­turelle.

Dans la mosaïque qu’élabore le film, toutes les sin­gu­lar­ités indi­vidu­elles finis­sent en effet par se fon­dre joyeuse­ment dans un « nous » pour livr­er le réc­it con­venu d’une com­mu­nauté qui fait corps, loin de la con­flict­ual­ité à l’origine du pro­jet. Chi­enne de rouge est cepen­dant tra­ver­sé par des idées plus éton­nantes comme ces falais­es de carmin flir­tant avec l’abstrait (il s’agit en fait de cel­lules san­guines observées au micro­scope), l’intégration d’archives filmiques (un plan du Nos­fer­atu de Mur­nau, par exem­ple), ou encore la répéti­tion d’un son grave d’écoulement et de pul­sa­tion, comme si un sang invis­i­ble irriguait le mon­tage. Notons aus­si le beau plan d’une femme atteinte d’un lym­phome, ten­ant entre ses mains une poche de sang à mesure qu’il lui est trans­fusé. On lui explique qu’une fois ses cel­lules souch­es hématopoïé­tiques rem­placées, son sang com­pren­dra désor­mais un autre ADN, celui d’un homme. Le spec­ta­cle du « faire corps » allé­gorique jusqu’ici mièvre­ment esquis­sé devient alors physique­ment actu­al­isé dans cette hybrid­ité cor­porelle. Si l’intérêt de la cinéaste pour le motif du sang livrait jusqu’ici des idées peu inspirées (comme ce plan sur l’océan qui, banale­ment, représen­terait un ailleurs idéal­isé), l’attrait du film pour les corps chimériques[1] s’avère en revanche plus fécond.

Notes

Notes
↑1 Les indi­vidus pourvus de dif­férents génomes à la suite d’une greffe sont appelés « chimères ».