En 2010, Guil­laume Mas­sart a fondé, avec Thomas Jenkoe et Charles H. Drouot, Trip­tyque Films, une société de pro­duc­tion de films doc­u­men­taires dont il est aujourd’hui l’associé avec Pierre Bompy et Alexan­dra Mélot. Il est égale­ment réal­isa­teur : après La Lib­erté, sor­ti en salles en 2019, il pré­pare actuelle­ment son sec­ond long-métrage, La Déten­tion. Il revient avec nous sur son par­cours ain­si que sur la sit­u­a­tion du doc­u­men­taire en France.

Dans un post pub­lié récem­ment sur Face­book, où tu partageais un entre­tien de 1988 entre Serge Daney, Ray­mond Depar­don et Clau­dine Nougaret, tu as écrit que l’exploitation des doc­u­men­taires « a bas­culé dans un monde absol­u­ment dif­férent ». Peux-tu pré­cis­er ce que tu entendais par-là ?

Il s’agissait d’une red­if­fu­sion d’un entre­tien dans les Nuits de France Cul­ture. Au début de l’émission, Daney dit quelque chose comme : « Je suis allé voir ton film, Ray­mond. Il passe dans une seule salle et j’entendais les gens à la sor­tie qui dis­aient espér­er que le film sorte plus large­ment. Donc votre stratégie pour créer un phénomène de rareté est payante ! ». Aujourd’hui, un tel plan de sor­tie serait con­sid­éré comme fou : mon­tr­er un film dans une seule salle, c’est quelque chose de subi, pas de choisi. Ou alors, pour ten­ter le par­ti de la rareté, il faut sor­tir un film comme Godzil­la Minus One, mais c’est une autre his­toire. Aujourd’hui, la dis­tri­b­u­tion et l’exploitation de doc­u­men­taires tra­versent une péri­ode très vio­lente. En 2023, on a eu un exem­ple intéres­sant avec la sor­tie de La Riv­ière de Dominique Mar­chais. Par un mir­a­cle que je ne m’explique pas, il a fait la cou­ver­ture de Libéra­tion. Il y a donc eu la créa­tion d’un désir à pro­pos d’un film con­sacré à l’état des riv­ières en France : ce n’était pas gag­né ! Sa sor­tie a pour­tant été ressen­tie comme en dessous de ce qu’elle aurait pu être. On a dit qu’il était mal pro­gram­mé, Libéra­tion a même pub­lié quelques jours plus tard une tri­bune de Dominik Moll pour s’en plain­dre, alors que le film pou­vait tout de même être vu dans une bonne cinquan­taine de salles. C’était para­dox­al, puisqu’il s’agissait de l’une des meilleures sor­ties doc­u­men­taires de l’année. J’étais partagé entre l’envie de me réjouir que l’on mette sur le devant de la scène nos prob­lèmes et un cer­tain embar­ras. Je trou­vais au fond que le tra­vail du dis­trib­u­teur de La Riv­ière était dépré­cié, alors même qu’il avait sans doute dû met­tre les bouchées dou­bles pour obtenir un tel résul­tat. Car il faut imag­in­er la bataille que cela représente. Prenons l’extrême inverse, avec l’un des plus beaux doc­u­men­taires de l’année dernière, On a eu la journée bon­soir de Nari­mane Mari. Il y a quelque temps, on m’a con­fié qu’il n’avait pas atteint les trois cents spec­ta­teurs. Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, mais ce sont des chiffres qu’on entend de plus en plus pour le doc­u­men­taire. Il n’a été pro­gram­mé « nulle part »… — enfin, l’expression est injuste, bien sûr : il a été mon­tré dans une poignée de salles, mais pour le coup, c’est bel et bien subi, pas choisi.

Et j’imagine que la chance d’avoir une plate­forme comme Tënk ne suf­fit pas à con­tre­bal­ancer le recul des doc­u­men­taires en salle.

Non, parce qu’on fait des films de ciné­ma : on a donc envie qu’ils soient d’abord vus en salle. Évidem­ment, on souhaite aus­si que les films puis­sent avoir une vie après, en VOD, en DVD, à la télévi­sion… Pour cela, il est incroy­able que Tënk existe. Une plate­forme de VOD spé­cial­isée dans le doc­u­men­taire de créa­tion ? Quand on y pense, c’est fou. Trip­tyque Films en est d’ailleurs socié­taire, parce qu’on doit encour­ager et soutenir cette belle anom­alie. Il faudrait aller les inter­roger pour savoir com­ment ils vont, mais je pense que ce n’est pas facile d’être Tënk – leur tra­vail relève même de la prouesse. En ce moment, ils mon­trent un film extra­or­di­naire de Lionel Rogosin de 1974, en lien avec la sit­u­a­tion actuelle entre Israël et la Pales­tine (Arab-Israeli Dia­logue). C’est une for­mi­da­ble idée édi­to­ri­ale que de pro­gram­mer main­tenant un tel film. Mais il faut avoir envie, il faut faire preuve de volon­té quand on doit choisir entre ça et Net­flix. Et c’est sans doute la même chose que se dis­ent les exploitants quand on leur pro­pose un doc­u­men­taire. Je ne leur jette donc pas la pierre, mais je ne sais pas com­ment on peut sor­tir de cette spi­rale.

Quand on y pense, c’est para­dox­al : l’une des grandes réus­sites de Trip­tyque Films, c’est d’avoir ancré dans la durée cette capac­ité de pro­duire des pro­jets sin­guliers dans de bonnes con­di­tions. Pour autant, ces films sont par­fois con­damnés à l’invisibilité.

Je dis­cu­tais il y a peu avec des pro­fes­sion­nels de l’état de la dis­tri­b­u­tion du doc­u­men­taire. Un cama­rade m’a dit : « La solu­tion est toute trou­vée, tu n’as qu’à met­tre de l’eau dans ton vin et tiédir tes films, quitte à faire quelques films expéri­men­taux à côté. » Out­re le fait que j’étais absol­u­ment scié par cette propo­si­tion, j’ai répon­du que je serais tout sim­ple­ment inca­pable de pro­duire des films « tièdes ». Je ne me crois pas capa­ble de soulever les mon­tagnes qu’on doit soulever en pro­duc­tion autrement que pour un film que j’aime vrai­ment. On trou­ve de l’argent pour les films qu’on pro­duit, tout en ayant com­plète­ment con­science de leur étrangeté et donc de la dif­fi­culté à les faire cir­culer. Pour pren­dre l’exemple de l’un de nos films récents, Un comté apoc­ryphe de Geof­frey Lachas­sagne : on a fait notre pre­mière aux Visions du réel, avant une reprise à Lus­sas, et puis c’est tout. En un an, le film n’a été mon­tré que dans deux fes­ti­vals. C’est éton­nant et injuste. On passe des années à mon­ter un film comme celui-ci, on se bat pour que tout le monde soit payé cor­recte­ment. Le film existe comme son auteur le souhaitait : il ne s’est jamais sen­ti à l’étroit, ni artis­tique­ment ni matérielle­ment. Et à la fin, on ne sait pas où le pro­jeter. Il y a de quoi être mal­heureux.

C’est là où je pense qu’on con­stitue une sorte de ser­vice pub­lic : ce n’est pas grave qu’il n’y ait pas de rentabil­ité immé­di­ate, qu’on ne puisse pas ven­dre un film à une grande chaîne, qu’il n’y ait pas des mil­liers de spec­ta­teurs qui le voient. Comme le reste du ser­vice pub­lic, on nous accuse d’être gardés en vie par les sub­sides publics et ce n’est pas faux : on fait par­tie de ces entre­pris­es qui n’existeraient pas sans sub­ven­tion. Mais cela reste impor­tant que le film existe. Il vivra sur le long terme, il exis­tera autrement. Un jour, il sera peut-être redé­cou­vert. Ou pas. Il fera par­tie d’un pat­ri­moine com­mun qui restera acces­si­ble dans des bib­lio­thèques ou ailleurs. Bien sûr, c’est tout de même risqué, parce qu’on est une SARL : nous ne sommes pas des vrais fonc­tion­naires. On essaie aus­si de con­va­in­cre le CNC, les régions et com­pag­nie, que cela vaut le coup de pro­duire des films comme celui-ci et on voit bien que le vent ne va pas dans notre sens. Ou alors il faudrait com­plète­ment réin­ven­ter le méti­er ­— et c’est peut-être souhaitable, je n’en sais rien.

Je pense par exem­ple aux édi­tions Adverse, une toute petite mai­son de bande dess­inée qui survit sans le sou­tien du CNL. Alexan­dre Bal­caen, qui se trou­ve à sa tête, jus­ti­fie ce choix en dis­ant qu’il est cohérent avec le moteur de la struc­ture : on se débrouille soi-même, on crée ses pro­pres objets, on les auto-dis­tribue, on se débrouille hors du sys­tème pour s’extraire d’un cer­tain rythme de pro­duc­tion imposé. Au début, on a un peu pen­sé Trip­tyque Films de cette manière-là, même si, dès 2010, on a essayé tout de même de financer nos pro­jets. On écrivait des dossiers et on se plan­tait. On a passé deux ou trois ans sans argent du tout — à ce moment-là, j’étais au RSA. Et on était hyper pro­duc­tifs ! On fai­sait tout à l’instinct et on a pro­duit des films uniques, dont je suis encore très fier aujourd’hui, comme Maàlich de Thomas Jenkoe, qui a été mon­tré une seule fois à la Ciné­math­èque française.

À quel moment avez-vous changé votre manière de fonc­tion­ner ?

En 2012 ou 2013, on a eu pour la pre­mière fois de l’argent : une chaîne nationale s’est penchée sur l’un de nos films. Depuis, on est ren­trés dans le rang en matière d’organisation. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que cette année, on a décroché deux fois une promesse d’avance sur recettes : c’est aus­si parce qu’on a accep­té un cer­tain fonc­tion­nement de la pro­duc­tion. Mais cela n’a pas changé pour autant notre manière de choisir les films : on con­tin­ue de défendre un ciné­ma « indéfend­able », ou en tout cas dif­fi­cile à pro­duire. Il a tout de même fal­lu aban­don­ner l’idée ini­tiale de Trip­tyque Films, selon laque­lle les réal­isa­teurs-pro­duc­teurs allaient tour à tour réalis­er leurs films puis pro­duire ceux des autres. Au début, on fai­sait les films au moment où on avait envie de les faire. Mais à par­tir du moment où on a adop­té un sys­tème de pro­duc­tion plus « offi­ciel », tout s’est mis à dur­er très longtemps : il a fal­lu réécrire, redé­pos­er… On s’est heurtés à la tem­po­ral­ité réelle d’une pro­duc­tion. C’est pen­dant le développe­ment de La Lib­erté qu’on a, je crois, vrai­ment com­pris la nature de ce bas­cule­ment. Quand, au bout de plusieurs années de « devel­op­ment hell », comme dis­ent les grands stu­dios améri­cains [rires], on a décroché une promesse d’avance sur recettes, on croy­ait qu’on était au bout de nos peines. Mais non ! Il a encore fal­lu pass­er un an à chercher de l’argent privé, pour pou­voir aller au chiffrage. Le film s’est achevé en 2017, mais n’est sor­ti en salles qu’en 2019. Puis est venue l’étape de l’accompagnement. Pen­dant toutes ces années, je n’ai pas pu tra­vailler sur les films des autres. Je ne pou­vais pas être au four et au moulin. Cela a entraîné des prob­lèmes en interne, notre vol­ume de pro­duc­tion en a pris un coup : on n’avait jamais eu autant d’argent pour un film qu’avec La Lib­erté, mais on ne pou­vait pas jouer tout l’avenir de la boîte sur un seul titre ! Après cette péri­ode, j’ai dû me con­cen­tr­er sur la pro­duc­tion, je n’ai donc pas tourné depuis 2016…

Com­ment as-tu vécu cette péri­ode durant laque­lle tu n’étais « que » pro­duc­teur ?

J’ai com­mencé par suiv­re une for­ma­tion de directeur de pro­duc­tion, pen­dant laque­lle j’ai eu l’impression d’apprendre enfin mon méti­er. Désor­mais, je com­prends mieux ce qu’implique l’argent, cette fameuse malé­dic­tion qu’on désire et qu’on red­oute à la fois, car elle peut intro­duire des sus­pi­cions là où il n’y avait que des rap­ports ami­caux. Nous avons changé de dimen­sion : on réflé­chit désor­mais col­lec­tive­ment aux investisse­ments pour que la boîte se développe. On va finir par croire que je suis devenu cap­i­tal­iste, c’est hor­ri­ble ! [rires] L’important, c’est cepen­dant qu’on pro­duit tou­jours des films dont je suis fier. Je pense aus­si qu’on les pro­duit mieux : les réal­isa­teurs et réal­isatri­ces sont, je crois, plus sat­is­faits que par le passé. Pour les films que je super­vise per­son­nelle­ment, je mets par exem­ple en partage de manière per­ma­nente un suivi de la cir­cu­la­tion de l’argent, tout au long de la pro­duc­tion. Je me sens une respon­s­abil­ité, notam­ment avec les jeunes auteurs et autri­ces dont ce sont les pre­miers ou deux­ièmes films, à expli­quer com­ment et pourquoi l’argent est employé. Pour moi, ça change tout… C’est le GREC qui expli­quait que, don­ner la respon­s­abil­ité de leurs bud­gets aux réal­isa­teurs et réal­isatri­ces, c’était un acte poli­tique. Par exem­ple, si quelqu’un souhaite louer une caméra très chère pen­dant une semaine, il faut qu’il com­prenne les con­séquences de ce choix : va-t-il fal­loir enlever une journée au chef opéra­teur ? Est-ce une bonne chose qu’il accepte de sac­ri­fi­er la rémunéra­tion au prof­it de la tech­nique ? Je me recon­nais dans ce ques­tion­nement et dans l’accompagnement qu’il induit auprès des cinéastes. Les choix budgé­taires sont aus­si des choix poli­tiques. Cela va au-delà du bud­get : pour don­ner un exem­ple, j’ai tra­vail­lé l’année dernière avec une réal­isatrice qui a dû pren­dre un con­gé mater­nité. Il a fal­lu que je tra­vaille avec elle pour être sûr de bien com­pren­dre com­ment procéder quand on est inter­mit­tente. On par­lait tout à l’heure de rap­port poli­tique au monde. Eh bien, main­tenant je sais à quel point c’est com­pliqué pour une inter­mit­tente de pren­dre ses con­gés mater­nité — d’ailleurs beau­coup ne les pren­nent pas juste­ment pour cette rai­son.

Le corps agissant

Ton pre­mier long métrage, La Lib­erté, com­prend de nom­breux entre­tiens. Est-ce que, comme le dit Wise­man, filmer une insti­tu­tion (ici la prison ouverte de Casabi­an­da) con­siste avant tout à « filmer les gens » ?

Dans l’émission dont on a par­lé tout à l’heure, Daney rap­proche le tra­vail de Depar­don de celui de Wise­man, et on com­prend tout de suite que ça ne va pas aller. Depar­don rétorque d’ailleurs immé­di­ate­ment qu’il ne fait pas la même chose, qu’il ne con­sid­ère pas qu’il filme l’institution. Il explique qu’il se place dans des espaces inter­sti­tiels. Il aime bien être dans le couloir. L’antichambre, les espaces de pas­sages lui vont bien. Et c’est vrai que c’est ce qu’il fait de mieux, filmer depuis ces inter­stices, depuis ces endroits où il ne sait pas où se met­tre. Je crois que ce qui compte, ce n’est pas tant le sujet qui nous amène à filmer, mais bien la manière dont on essaie de se plac­er dans l’espace, de se plac­er au mieux face à ce qu’on regarde. Et ça, le « place­ment », qu’il faut bien appel­er lit­térale­ment le « point de vue », le point depuis lequel on regarde, on voit bien que ça déter­mine l’ensemble du film. En tout cas, per­son­nelle­ment, c’est ce qui m’occupe l’esprit quand je tourne. Kat­suhi­ro Sôda, dans son livre Why I make doc­u­men­taries, qu’il écrit assez tôt dans sa car­rière, explique qu’il ne vit jamais aus­si inten­sé­ment que lorsqu’il réalise. Je suis d’accord : le tour­nage, ça fait par­tie pour moi des moments les plus intens­es de la vie. J’ai alors vrai­ment l’impression d’être par­tie prenante de ce qui se joue, bien davan­tage en tout cas que le reste du temps. C’est l’un des grands plaisirs à exercer cette pro­fes­sion. Bon, il faut rap­pel­er que je passe le plus clair de mon année sur des tableaux Excel ! Et pas unique­ment parce que je suis pro­duc­teur : en tant que réal­isa­teur, on prend beau­coup de temps sur son ordi­na­teur, à écrire des dossiers, à pos­tuler pour des rési­dences… Et on fait tout cela pour que quelqu’un nous dise que, ça y est, on a le droit d’aller tourn­er. Ce qui est d’ailleurs com­plète­ment absurde par rap­port au moment de l’histoire du ciné­ma où l’on se situe. On a tous des caméras, on pour­rait aller filmer tout le temps.

Sôda a résolu le prob­lème : il tourne sans écrire, sans chercher de finance­ments préal­ables ; il espère sim­ple­ment que les ventes à venir suf­firont à le faire vivre. Quant à Wise­man, je ne crois pas avoir vu le CNC au générique de son dernier film (Menus-plaisir, les Trois­gros). Le point de départ, c’est qu’il paie un resto un soir à des amis et qu’à la fin du repas, il dit : « Je pour­rais venir filmer ici un jour ! » Il en par­le au fils du chef, qui lui répond qu’il faut qu’il aille en dis­cuter avec son père. Quand il revient, il lui répond que oui, ça pour­rait être envis­age­able. En vérité, il est allé se ren­seign­er sur Wikipé­dia à pro­pos de ce « Fred­er­ick Wise­man » ! Quand tu es Wise­man, tu peux prof­iter des avan­tages de l’époque numérique et décider du jour au lende­main de réalis­er un film. Tu trou­ves ensuite des gens qui vont te suiv­re, des chaînes, des fon­da­tions… Le prob­lème, c’est que, quand tu n’es pas Wise­man, tu vis dans un temps com­plète­ment anachronique. Tu retardes ce qui pour­rait être immé­di­at et spon­tané. Il faut deman­der des autori­sa­tions, écrire, soumet­tre, atten­dre et espér­er, et entretenir un désir pen­dant des années avant de tourn­er. Parce que tout ce que tu veux, c’est pass­er à l’acte : c’est le tour­nage !

Et quand elle arrive enfin, com­ment racon­terais-tu cette expéri­ence si intense du tour­nage ?

Prenons l’exemple de mon prochain film. Je vais tourn­er dans l’école où les sur­veil­lants péni­ten­ti­aires sont for­més. Pour le pré­par­er, j’ai fait des repérages de la même durée que mon tour­nage à venir : j’ai suivi la for­ma­tion, sans uni­forme. C’était déjà une manière de vivre inten­sé­ment les choses, même si j’étais sans caméra. J’ai pris beau­coup de notes, j’ai pu pénétr­er dans un milieu qui n’est pas le mien – ce qui est quand même l’un des plus grands intérêts du méti­er de doc­u­men­tariste – et l’observer comme on n’observe jamais son pro­pre quo­ti­di­en. C’est une excep­tion par rap­port à mes films précé­dents : j’ai eu le temps de décou­vrir le ter­rain davan­tage que d’ordinaire. Je suis pour­tant cer­tain que je serai à nou­veau sur­pris au moment de tourn­er. Quand on tourne un doc­u­men­taire, on porte sur les choses un regard extrême­ment pré­cis et ce regard ne fait, para­doxale­ment, que chang­er. C’est sans cesse mou­vant, incer­tain, redéfi­ni. Ne serait-ce que dans le choix tech­nique immé­di­at. Tu peux choisir, à par­tir d’un même point de vue, de te con­cen­tr­er sur un détail, de faire un gros plan, d’entrer dans la matière, ou bien d’opter pour un plan plus large, de pren­dre de la dis­tance. Cha­cun de ces choix s’opère à la fois par rap­port au moment vécu, mais aus­si en ayant déjà ta future « time­line » de mon­tage en tête. On est à la fois plongé comme jamais dans l’instant présent et déjà pro­jeté dans ce futur fort étrange, ce futur du sou­venir mécanique, qui con­sis­tera à revis­iter cet instant présent qu’on est en train de cap­tur­er.

Mon exem­ple préféré, celui qui explique le mieux, pour moi, ce qui se passe lors d’un tour­nage doc­u­men­taire, c’est quand on com­mence un mou­ve­ment panoramique sans savoir où l’on va. J’assiste à une scène dont je pressens l’importance, donc je lance ma caméra et je dois sans atten­dre faire un choix de mise en scène. Et c’est par­ti : je crois qu’il faut faire un panoramique. Je sais que ce plan pour­rait finir dans le mon­tage, alors je dois immé­di­ate­ment penser au sens que pren­dra ce pano en son sein. Pour­tant, je ne peux rien savoir par avance ! Or il faut bien qu’il aille quelque part, ce panoramique. Il faut donc que je prenne la déci­sion de l’arrêter à un moment don­né et que ce point d’arrivée sig­ni­fie quelque chose. Sauf qu’au moment où j’entame mon mou­ve­ment, je n’en ai aucune idée. Mon cerveau, mes yeux, mes mains sont alors tous con­cen­trés sur la per­spec­tive de s’arrêter au bon moment, pour don­ner sens au plan, à la séquence et au film à venir. Au moment où je stoppe mon pano, j’ai pris une déci­sion avec une assur­ance folle, j’ai posé là un sens. À la revoyure, sou­vent, on décou­vre que l’intuition ou l’exécution était mau­vaise. On s’en veut d’avoir choisi ça plutôt qu’autre chose. Mais au moment de le vivre, quelle inten­sité ! Il y a telle­ment de moments où, quand je tourne, je me dis : « Ah ! Je suis en train de tourn­er mon plan d’ouverture ! » ; ou encore : « Ça, c’est mon plan de fin ! » C’est sou­vent faux, mais le vivre, c’est quelque chose. Cela ne se passe qu’en toi, per­son­ne d’autre ne voit le film que tu te pro­jettes pen­dant ce court instant, un peu sem­blable à un rêve éveil­lé. J’ai essayé de tra­vailler avec un chef-opéra­teur et de don­ner des instruc­tions de cadre, mais je n’y arrive pas. Ce proces­sus d’improvisation et de fab­ri­ca­tion en direct me manque trop. Pour autant, je ne tourne pas tout seul, d’une part parce qu’il faut quelqu’un de solide pour s’occuper du son, et d’autre part car il n’y aurait per­son­ne pour être mes yeux en dehors du cadre — et ça, c’est très risqué. Lorsqu’on a l’œil rivé sur l’œilleton et les oreilles cou­vertes par le casque, on ne voit et n’entend que ce qu’il y a dans le champ. Tout le reste est exclu et c’est périlleux, puisque le monde con­tin­ue de tourn­er hors du cadre. Pour La Lib­erté, heureuse­ment que j’avais Simon Kansara, l’assistant réal­isa­teur, pour me dire : « Rap­pelle-toi qu’on est dans une prison, qu’il y a du monde autour, atten­tion à ne pas rire trop fort… » Sinon j’aurais com­mis bien des impairs.

Mais se charg­er de l’image a aus­si d’autres avan­tages. Par exem­ple, je regarde les choses sans que les autres sachent com­ment je les regarde. Les per­son­nes filmées savent vers où je regarde, mais elles ignorent quelle est l’échelle de plan ou com­ment est faite la mise au point. C’est un moment intéres­sant, surtout pour moi qui suis une per­son­ne très peu « dans le corps ». Mon corps m’encombre et j’exerce une activ­ité où l’essentiel de mon temps se passe der­rière un ordi­na­teur. Eh bien, le tour­nage est un moment où je suis vrai­ment un corps « au monde ». Un corps mécan­isé certes, mais un corps qui fait des choix — et dans La Lib­erté, ça n’a jamais été aus­si vrai. C’est un corps qui, au moment où il défaille, quand il n’arrive pas à encaiss­er ce qui se pro­duit, tombe. Et quand il tombe, le cadre tombe avec lui. Je suis, dans ces moments, un corps agis­sant, ce qui m’est finale­ment peu pro­posé dans une société mod­erne.

On perçoit effec­tive­ment dans La Lib­erté que le tour­nage est une péri­ode qui te bous­cule. 

Oui, j’aime bien être désta­bil­isé. Lorsque par exem­ple je me suis retrou­vé pour la pre­mière fois à par­ler avec un père inces­tueux alors que je n’étais pas prêt — parce que de toute façon, il n’y a aucune bonne manière de se pré­par­er à ça — et que je devais encaiss­er tout ce qu’il avait à me dire, ça m’a obligé à révis­er mon atti­tude face au monde. Dans tous mes films, à part un ou deux, j’occupe une place. Je ne peux pas m’en empêch­er, je suis trop bavard. J’aimerais vrai­ment faire des films où je me met­trais en retrait, des films d’observation pure ou même des films de paysage (j’aime tant le ciné­ma de Heinz Emigholz, par exem­ple, mais je serais inca­pable de faire ce qu’il fait !). Mais pour le moment, je n’y arrive pas. J’ai un trop gros ego pour ça. Quand on a mon­té La Lib­erté, on s’est dit avec Alexan­dra Mélot (la mon­teuse du film) qu’il fal­lait qu’il y ait un espace pour le spec­ta­teur à côté de moi. Il ne fal­lait pas qu’il soit obligé d’accepter tout ce que je mon­tre, ni d’être en accord avec la manière dont j’accuse le coup. L’idée était que l’on puisse être en désac­cord avec moi sans pour autant être en désac­cord avec le film. Cela a été le tra­vail le plus com­plexe qu’on ait eu à men­er. C’est aus­si pour cette rai­son que ce que Neige Sin­no a écrit sur le film dans Triste Tigre m’a intéressé. Ce qu’elle dit de ma com­plai­sance et de ma manière d’accepter trop facile­ment la parole qui m’est livrée, de la manière dont j’ai peut-être été mené par le bout du nez, mis sous emprise, c’est une manière d’éclairer ce qui se passe dans le film et de tra­vailler non pas con­tre, mais avec lui, de l’accompagner. Moi, ça me va. Je ne fais pas des films pour qu’on m’en félicite.