À l’im­age de ses per­son­nages, A Man avance masqué. Son argu­ment de départ ressem­ble à celui d’un thriller : suite à la mort acci­den­telle de Daisuke (Masa­ta­ka Kub­o­ta), son deux­ième mari, Rie (Saku­ra Andō) décou­vre qu’il n’était pas celui qu’il pré­tendait et charge son avo­cat, Aki­ra Kido (Satoshi Tsum­abu­ki), de faire la lumière sur ce « Mon­sieur X ». Mais il s’avère rapi­de­ment que Kei Ishikawa s’intéresse en réal­ité autant à l’enquête de Kido qu’à la galerie de per­son­nages qui la sou­tient ; les dif­férentes fig­ures ren­con­trées par l’avocat béné­fi­cient d’ailleurs cha­cune d’une séquence dédiée, brossant leur quo­ti­di­en en quelques traits (la petite amie du véri­ta­ble Daisuke dis­cute avec son voisin, le col­lègue de Kido se tient seul dans son bureau, etc.). A Man fait ain­si mon­tre d’une cer­taine patience lorsqu’il explore avec pudeur les affres intimes de ses per­son­nages – en par­ti­c­uli­er lors d’une scène qui voit Rie racon­ter la perte de son pre­mier enfant, et dans laque­lle l’ombre des arbres appose un masque déli­cat sur son vis­age éploré.

Qui suis-je ?

L’enquête sur X, par sa nature excep­tion­nelle, ren­voie peu à peu chaque per­son­nage à ses pro­pres doutes et par­ticipe d’un brouil­lage général­isé de leurs iden­tités. Les dessins signés par « Daisuke », qui per­me­t­tent finale­ment de boucler l’af­faire, représen­tent d’ailleurs une série de vis­ages ren­dus mécon­naiss­ables, comme si cet incon­nu incar­nait métaphorique­ment une puis­sance chao­tique affec­tant l’ensemble des indi­vidus grav­i­tant autour de lui. En témoigne une scène piv­ot située au fond d’une prison, rompant dras­tique­ment avec l’atmosphère solaire du reste du film, dans laque­lle Kido inter­roge un vieil homme con­damné pour avoir facil­ité par le passé plusieurs usurpa­tions. Ishikawa procède d’un ren­verse­ment des points de vue lors du champ-con­trechamp entre les deux per­son­nages, non sans évo­quer une scène sim­i­laire du Man­hunter de Michael Mann dans laque­lle le pro­fil­er du FBI ques­tion­nait Han­ni­bal Leck­tor dans sa cel­lule : au fil de l’interrogatoire, l’entremetteur com­mence à ques­tion­ner le passé de Kido – et devine notam­ment ses orig­ines coréennes –, au point que c’est l’avocat qui sem­ble à son tour pris­on­nier des bar­reaux de la prison. La scène se clôt par l’un des plus beaux plans du film : une trace d’humidité lais­sée par la main moite du détenu se dis­sipe peu à peu et dis­tille un fris­son d’in­cer­ti­tude chez l’avocat respectable (qui était cet homme mys­térieux, déjà dis­paru, qui a su lire en lui ?).

Sous ses dehors de film d’en­quête, A Man révèle pro­gres­sive­ment son enjeu souter­rain : cern­er les mul­ti­ples fac­teurs qui con­di­tion­nent l’identité des per­son­nages. Ain­si de X, pour­suivi toute sa vie par le statut crim­inel de son père, du véri­ta­ble Daisuke, qui a préféré dis­paraître plutôt qu’accepter l’héritage du sien, ou de Kido, immi­gré coréen de la troisième généra­tion qui doit sup­port­er le racisme de ses beaux-par­ents et des mil­i­tants nation­al­istes défi­lant dans les rues. Les nom­breux sur­cadrages matéri­alisent alors la façon dont les per­son­nages sont enfer­més par leur passé et leurs his­toires intimes. Ce geste est d’ailleurs pro­longé par une cita­tion de La Repro­duc­tion inter­dite (1937) de René Magritte dans le pre­mier et l’ultime plan du film. Ce dernier met en scène Kido qui, face au tableau, s’in­scrit à son tour dans un cadre (celui de la caméra) de façon à pro­longer l’enfilade des sil­hou­ettes. Si la mise en abyme pré­fig­u­rait dans un pre­mier temps les mul­ti­ples alter egos de Mon­sieur X, le plan dis­sipe main­tenant sa part de mys­tère pour adress­er une ques­tion amère et lais­sée en sus­pens : est-il seule­ment pos­si­ble d’échapper à qui l’on a été ?