Bien qu’il signe avec La Grâce sa pre­mière fic­tion, le réal­isa­teur russe Ilya Povolot­sky ne rompt pas tout à fait avec le ciné­ma doc­u­men­taire de ses débuts (Les Gens du nord en 2018 et L’Écume en 2019) en investis­sant le road movie, genre par­ti­c­ulière­ment prop­ice à ce type d’hybridation. Il met ici en scène deux fig­ures taiseuses, un père et sa fille liés par le deuil, qui sil­lon­nent la Russie du sud au nord aux com­man­des d’un ciné­ma itinérant. Au cours de ce périple, le cinéaste ne lim­ite pas les ter­ri­toires tra­ver­sés à une sim­ple toile de fond et use de nom­breux zooms et de mou­ve­ments de caméra pour décloi­son­ner le cadre de son film. Ain­si d’un lent panoramique dans le dernier tiers du film. En plan large, la caméra suit d’abord de loin le van dans lequel voy­a­gent les per­son­nages, révélant au pas­sage un paysage dévasté et peu­plé de bâti­ments en ruine, jusqu’à ce qu’une masure ne bouche l’horizon. Sans que la logique du réc­it ne l’y invite, la caméra fait alors défil­er une série de formes géométriques com­posées de bois, de tôle et de plas­tique, puis saisit en gros plan la pein­ture écail­lée des murs, et achève enfin son tra­jet à l’entrée de la bâtisse, où une femme fume sa cig­a­rette. Les plus beaux pas­sages du film nour­ris­sent de la sorte une atten­tion per­cep­tive grâce à un léger flot­te­ment entre fic­tion et doc­u­men­taire, qui donne ici et là l’impression de ne pas savoir exacte­ment ce que l’on regarde. Si cet équili­bre frag­ile n’est pas tou­jours tenu et cul­tive par­fois trop net­te­ment une cer­taine opac­ité, il per­met cepen­dant d’inventer un rythme médi­tatif à tra­vers lequel s’esquisse, par petites touch­es, la rela­tion entre les per­son­nages.

Plus encore, cette logique frag­men­taire épouse la sen­si­bil­ité de l’héroïne et sa quête d’émancipation. Bien que ce pan du réc­it ne se dépar­tisse pas tout à fait de cer­tains tropes du ciné­ma d’auteur (cf. les con­fronta­tions entre la fille et son père mutique, faites de silences qui en dis­ent long, ou encore le deuil dif­fi­cile qui les unit), il con­va­inc davan­tage lorsqu’elle s’exprime par les inter­ac­tions entre l’adolescente et les espaces qu’elle tra­verse. Filmé sou­vent en amorce du cadre, son vis­age énig­ma­tique se fait le témoin muet des éten­dues par­cou­rues. Il devient alors une inter­face grâce auquel s’opère une cir­cu­la­tion entre deux dynamiques : d’un côté, la jeune fille se laisse imprégn­er par la lumière et l’atmosphère d’un lieu, tan­dis que de l’autre, ces espaces se voient nim­bés de son spleen, jusqu’à devenir des paysages intérieurs bercés par une nappe sonore. À cette disponi­bil­ité au monde répond son activ­ité de pho­tographe. Au gré des ren­con­tres, elle col­lec­tionne des polaroïds qu’elle dis­pose soigneuse­ment à l’intérieur du van, comme pour créer un espace à soi. Par la pho­togra­phie, elle fixe ces lieux inhab­it­a­bles et fugi­tive­ment tra­ver­sés (des sta­tions-ser­vices défraîchies, un cen­tre com­mer­cial, des dri­ve-in éphémères), com­posant un ter­ri­toire morcelé, voire une sorte de zone tarkovski­enne où s’amalgament des tem­po­ral­ités hétérogènes. Elle n’est dès lors plus seule­ment un corps pas­sive­ment trans­porté aux con­fins de la Russie, mais con­stru­it son pro­pre réc­it, affirme sa mémoire unique, et par là, s’émancipe peu à peu de la fig­ure pater­nelle avec qui elle doit partager ce voy­age. Ce pas­sage de l’enfance à l’âge adulte est alors syn­onyme de la con­struc­tion d’un regard en devenir.