Durant la deux­ième moitié de 2020, alors que plusieurs grands fonds d’investissement mis­aient sur la baisse de l’action de la chaîne de mag­a­sins GameStop, des util­isa­teurs de Red­dit ont décidé, sous l’impulsion du Youtubeur Kei­th Gill (Paul Dano), alias Roar­ing Kit­ty, d’acheter mas­sive­ment des parts de la société. Ce qui ne devait être qu’un sim­ple investisse­ment sur un asset poten­tielle­ment sous-éval­ué par le marché a fini par pren­dre des pro­por­tions démesurées. Le cours de l’action s’est envolé, au point de déclencher un bras de fer entre les fonds d’investissement et les par­ti­c­uliers, la per­sévérance de ces derniers ayant amené cer­taines sociétés, tel que Melvin Cap­i­tal, à se déclar­er en fail­lite. Dumb Mon­ey embrasse pleine­ment le point de vue idéal­isé des inter­nautes, en fig­u­rant cette affaire comme une véri­ta­ble révolte pop­u­laire. Ce faisant, il se com­plaît dans une oppo­si­tion assez binaire entre les gérants des hedge funds (des mâles blancs végé­tant dans leurs fastueuses vil­las) et les util­isa­teurs de Red­dit, tous pau­vres et issus d’une minorité : une infir­mière hon­duri­enne subis­sant de plein fou­et la crise du Covid, un cou­ple d’étudiantes suren­det­tées et un jeune employé por­tor­i­cain de GameStop mal­traité par sa hiérar­chie. Quand le film n’explique pas le principe de Red­dit ou des mécan­ismes bour­siers, il s’attelle à soulign­er humoris­tique­ment le fos­sé entre ces deux camps car­i­cat­u­rale­ment cro­qués, au risque de réduire la com­plex­ité de l’affaire et d’éluder la diver­sité des util­isa­teurs du forum Wall­Street­Bets de Red­dit (qui ne se lim­ite évidem­ment pas à des tra­vailleurs racisés et exploités), ou bien les mil­liards acquis par des fonds comme Van­guard et Black­rock durant cette même opéra­tion.

Au-delà du ter­reau nar­ratif fourni par l’affaire, qui char­rie son lot de scènes amu­santes, le film dresse un éton­nant tableau du sys­tème financier : tout en dénonçant son ver­rouil­lage par les ban­quiers de Wall Street, Dumb Mon­ey sem­ble espér­er que cette affaire lui ren­dra sa fonc­tion de sup­posé creuset du rêve améri­cain : l’un des per­son­nages le présente d’ailleurs explicite­ment comme un instru­ment per­me­t­tant aux pau­vres les plus malins de devenir à leur tour rich­es. Cet imag­i­naire méri­to­cra­tique s’incarne autant par des jeux d’échos formels (une scène en mon­tage alterné mon­tre par exem­ple Kei­th Gill en train de courir sur une piste d’athlétisme, tan­dis que les pro­prié­taires des fonds prof­i­tent d’un ban­quet gar­gantuesque) que par un sto­ry­telling appuyé (l’une des étu­di­antes explique notam­ment que son père est un ancien employé de la grande dis­tri­b­u­tion ayant gravi l’échelle sociale grâce à la seule force de son tra­vail, jusqu’à ce que son entre­prise soit ven­due et déman­telée par les pontes de Wall Street, le lais­sant criblé de dettes). Ce point de vue sché­ma­tique émousse le poten­tiel poli­tique du film pour en tir­er finale­ment une suc­cess-sto­ry. De fait, tous les per­son­nages, quel que soit leur niveau social, cherchent d’abord à faire for­tune. Dumb Mon­ey se réduit dès lors à une idée som­maire : la dif­férence entre les bons et les mau­vais bour­si­co­teurs se situe pure­ment dans l’épaisseur de leur porte­feuille de départ ; plus le mon­tant est élevé, plus le per­son­nage sera fig­uré comme antipathique.