En tant que décor ciné­matographique, le cadre de l’hôtel invite sou­vent à la mise en place de cer­taines struc­tures nar­ra­tives poly­phoniques, telles que le film choral ou le film à sketch­es, pour accueil­lir une plu­ral­ité de par­cours et d’individus. Ce petit micro­cosme devient la scène d’une comédie humaine, où s’observent dans un espace resser­ré une série de dynamiques sociales – exem­plaire­ment, la lutte des class­es dans Sans fil­tre ou la série HBO The White Lotus. À ce titre, le dip­tyque de João Cani­jo se démar­que en par­tie de cet hori­zon atten­du ; l’hôtel per­met d’isoler une poignée de per­son­nages et d’ausculter les rela­tions intimes les liant les uns aux autres. Si Mal Viv­er suit les dif­férentes généra­tions de femmes qui diri­gent un hôtel famil­ial, Viv­er Mal, son jumeau, se présente comme un série de sketch­es, cha­cun cen­tré sur un cou­ple de pas­sage à l’hôtel. Les deux films parta­gent le même espace mais égale­ment la même tem­po­ral­ité, si bien que plusieurs épisodes se super­posent – comme en témoignent les cris de Piedade, la mère dépres­sive du pre­mier volet à la recherche de son chien, qui réson­nent égale­ment dans les dif­férentes his­toires du sec­ond film.

Un plan noc­turne sur la façade de l’hôtel ponctue les deux volets et présente chaque per­son­nage reclus der­rière une vit­re du bâti­ment, façon Fenêtre sur cour. Dans Viv­er Mal, les dif­férentes cham­bres de l’hôtel ren­fer­ment ain­si des réc­its her­mé­tiques les uns aux autres ; chaque pro­tag­o­niste est comme recro­quevil­lé sur ses pro­pres douleurs, sans jamais être atten­tif au monde extérieur. Les appari­tions des mem­bres de la famille du pre­mier volet créent alors une ironie trag­ique, en rap­pelant par le hors-champ le drame de Mal Viv­er qui est en train de se jouer à quelques mètres des nou­veaux pro­tag­o­nistes. Réu­nir pour mieux isol­er : si l’idée sem­ble peu orig­i­nale et ren­voie presque à un topos du film d’hôtel, on peut surtout regret­ter qu’elle irrigue une mise en scène appuyée et sys­té­ma­tique.

Asphyxie

Comme pour com­penser la théâ­tral­ité du dis­posi­tif, le cinéaste mul­ti­plie les « effets » ciné­matographiques un brin arti­fi­ciels, comme des sur­cadrages par­fois très graphiques créés par l’architecture du lieu. La même idée innerve les deux films, au risque de don­ner à l’ensemble une forme de trop grande homogénéité, alors même que leurs struc­tures appelaient en principe à des rup­tures de ton. La nar­ra­tion elle-même répète ad nau­se­am les mêmes sit­u­a­tions : ici, deux femmes se crachent leur aigreur au vis­age, là, elles médis­ent sur une autre absente, sans savoir que celle-ci les écoute der­rière un mur… La mul­ti­pli­ca­tion de ces alter­ca­tions organ­ise un cir­cuit fer­mé de pas­sions tristes : du début à la fin du film, le scé­nario fait entre­cho­quer ces blocs de rancœur mécanique­ment.

Notons tout de même une excep­tion à la fin du pre­mier volet, dans un plan où la grand-mère, face à un drame qui touche la famille, hurle de douleur. Si la chose est de nou­veau filmée depuis une vit­re, une dis­so­ci­a­tion s’opère. Le son est ici étouf­fé, comme si pour la pre­mière fois le motif de la fenêtre ne venait pas seule­ment fig­ur­er l’incommunicabilité entre les êtres, mais per­me­t­tait de met­tre égale­ment en scène des liens affec­tifs muselés. Hélas, cette brèche isolée ne suf­fi­ra pas à ren­dre le dip­tyque pour autant res­pirable.