On peut dis­tinguer les acteurs-réal­isa­teurs, qui jouent unique­ment ou presque dans leurs pro­pres films (Allen, Moret­ti, Mouret), des acteurs et réal­isa­teurs, qui tour­nent des films, jouent par­fois dedans et appa­rais­sent aus­si dans ceux des autres (Amal­ric, Bruni-Tedeschi, Maïwenn). Cédric Kahn appar­tient à cette deux­ième caté­gorie, tout en con­sti­tu­ant un cas plutôt à part : à un film près sur qua­torze (Fête de famille), sa fil­mo­gra­phie d’ac­teur ne se recoupe pas avec son œuvre de cinéaste. L’apparente seg­men­ta­tion de sa car­rière est toute­fois à nuancer : même lorsqu’il est der­rière sa caméra, les acteurs restent sa préoc­cu­pa­tion prin­ci­pale. Cette incli­na­tion naturelle transparaît net­te­ment dans Le Procès Gold­man, à tra­vers l’esprit de troupe qui se dégage d’un cast­ing dénué de réelles vedettes. Par-delà la recon­sti­tu­tion du procès en cour d’assises de Pierre Gold­man en 1976, Kahn sem­ble vouloir dévoil­er l’essence du tal­ent de ses acteurs et de ses actri­ces. Il les place au milieu de plans ressem­blant à des por­traits (la lumière arti­fi­cielle du tri­bunal accentue un cer­tain « effet stu­dio »), les filme sans tron­quer leurs hési­ta­tions, aus­culte soudaine­ment telle ou telle expres­sion par un zoom, etc. Une grande par­tie de la réus­site du film tient à l’attention qu’il leur porte.

Le genre du procès se prête d’autant plus à cet exer­ci­ce qu’il est sou­vent affaire de jeu. Une fois la porte du tri­bunal franchie, il n’y a plus de per­son­nages, seule­ment des comé­di­ens. La part théâ­trale du sys­tème judi­ci­aire implique en effet de regarder celui qui par­le et d’être à l’affût des failles de son inter­pré­ta­tion. En somme, la vérité est dans le jeu. Sur ce point, le choix de con­fi­er le rôle de l’avocat Georges Kiej­man au réal­isa­teur Arthur Harari se révèle déter­mi­nant. S’il sem­ble, par son ton affec­té et fébrile, mal à l’aise dans la pre­mière scène où il appa­raît, il con­va­inc totale­ment une fois sa robe d’avocat endossée. Ses tics, et sa voix por­tant moins que le reste du cast­ing, nour­ris­sent cette dou­ble dynamique. Il s’affirme alors comme un avo­cat sin­guli­er et un par­fait con­tre­point à Arieh Worthal­ter (déjà remar­quable en amant fan­tôme chez Amal­ric et en lib­ertin mar­gin­al dans Douze mille), aus­si fan­tasque qu’imposant dans le rôle de Gold­man.

Ces deux hommes incar­nent les deux pôles du réc­it : d’un côté la rai­son (l’appareil de la jus­tice), représen­tée par Kiej­man, de l’autre la pas­sion (l’idéal poli­tique) qui habite Gold­man. Les lignes sem­blent a pri­ori irré­c­on­cil­i­ables, comme en atteste le run­ning gag de Kiej­man faisant les gros yeux face aux nom­breux emporte­ments de Gold­man, mais elles finis­sent par dis­crète­ment se crois­er au cré­pus­cule du procès. Les derniers mots de l’accusé éton­nent par leur car­ac­tère pondéré, tan­dis que la plaidoirie finale de Kiej­man con­tient un seg­ment imprévu témoignant de l’influence qu’a eu finale­ment son client – Kiej­man finit par évo­quer sa pro­pre judéité. Dif­fi­cile, face aux con­trechamps sur les vis­ages émus d’anonymes du pub­lic, de ne pas penser à Saint Omer. Con­traire­ment à Alice Diop, Cédric Kahn ne dilue pas l’efficacité de la machine judi­ci­aire dans des par­en­thès­es intimes mal­adroites et des notes d’intention (la plaidoirie finale du film de Diop, autrement plus appuyée). Au sein de cette ten­dance qu’a le ciné­ma français de fréquenter les alcôves des palais de jus­tice, le film se démar­que égale­ment d’Anatomie d’une chute, puisqu’ici seule l’introduction ne se déroule pas dans l’enceinte du tri­bunal. Le ter­ri­toire de la jus­tice intéresse en lui-même au fond peu Jus­tine Tri­et, mais sert davan­tage de canevas à son pro­jet anatomique (la Palme d’or suit en cela une dynamique con­traire à Saint Omer : elle brille surtout en dehors du tri­bunal). En com­para­i­son de ces deux mod­èles écras­ants du film de procès con­tem­po­rain, Kahn a pour lui sa nar­ra­tion infail­li­ble et à l’os, au risque de man­quer d’un peu d’audace. À l’image de son for­mat 1:33, Le Procès Gold­man est avant tout un film car­ré. Rien ne dépasse : le film tient le cap qu’il s’est fixé. C’est à la fois sa lim­ite et sa force.