Arrivé dans les salles français­es deux ans après sa présen­ta­tion can­noise à l’ACID, Yam­abu­ki est le troisième long-métrage (mais le pre­mier à sor­tir en France) de Juichi­ro Yamasa­ki, nou­velle pousse du ciné­ma indépen­dant japon­ais. Tourné à l’ouest de l’archipel dans la petite ville rurale de Mani­wa (où le cinéaste exerce par ailleurs la pro­fes­sion de cul­ti­va­teur de tomates), le film organ­ise un vaste réc­it choral entre­croisant prin­ci­pale­ment deux fils. L’intrigue suit d’un côté la tra­jec­toire de Yam­abu­ki, une ado­les­cente dev­enue mil­i­tante après la mort de sa mère, et de l’autre, celle de Chang-su, con­tremaître dans une mine qui perd son emploi après un acci­dent de voiture. Tan­dis que la pre­mière décide du jour au lende­main de ne plus quit­ter le rond-point où elle organ­ise des man­i­fes­ta­tions silen­cieuses, le sec­ond décou­vre une mal­lette rem­plie de bil­lets, qu’il ne tarde pas à vol­er. En par­al­lèle de ces deux réc­its, un père polici­er, des gang­sters bouf­fons, un amoureux tran­si et une ten­an­cière de bar occu­pent de temps à autre le devant de la scène, au cours de scènes prosaïques apparem­ment dénuées d’en­jeux. Par exem­ple, lors d’une courte séquence au début du film, la fille de Chang-su observe avec fas­ci­na­tion des insectes à l’intérieur d’un vivar­i­um, met­tant en abyme le regard du cinéaste : Yamasa­ki sem­ble lui aus­si regarder avec empathie et atten­tion le par­cours de ses per­son­nages, sans sur­plomb d’en­to­mol­o­giste, mais en met­tant l’ac­cent sur des coups du sort inat­ten­dus (le des­tin de Chang-su change par deux fois grâce à des objets tombés du ciel). Le réal­isa­teur parvient de la sorte à rompre la monot­o­nie d’une nar­ra­tion éparpil­lée par un cer­tain sens de la dilata­tion tem­porelle, mais aus­si grâce à des intu­itions formelles éton­nantes (cf. les retrou­vailles entre Chang-su et sa famille, vue dans le reflet de l’œil d’un cheval).

Pré­cise locale­ment mais iné­gale à l’échelle du film entier, la mise en scène vaut surtout pour sa manière dis­crète de restituer le monde intérieur de pro­tag­o­nistes sou­vent silen­cieux, comme lorsque la demeure de Chang-su se trans­forme en une prison à ciel ouvert alors que l’ou­vri­er cherche à cacher les bil­lets qu’il a volés. Si le réc­it embrasse dans son deux­ième tiers l’horizon plus con­venu du thriller social, Yamasa­ki parvient à le tran­scen­der par un sens pré­cis du mon­tage (dont il s’est lui-même chargé), notam­ment lors d’une séquence d’éboulement man­quant de tuer Chang-su. Comme les pier­res qui s’en­tre­choquent les unes les autres jusqu’à dévaler le flanc de la mon­tagne pour détru­ire la voiture de l’ouvrier, l’en­chaîne­ment apparem­ment hasardeux des séquences suit en vérité une logique de cause à effet où le moin­dre événe­ment a des con­séquences inat­ten­dues à l’autre bout du réc­it. De là découle une dynamique pro­duisant par­fois des rac­cords inat­ten­dus, comme lorsque la chute du gravier dans la mine se téle­scope avec le pointage des ouvri­ers, glis­sant leurs feuilles de présence dans un horo­da­teur. Yam­abu­ki des­sine ain­si les liens invis­i­bles reliant les mem­bres d’un col­lec­tif épars, où la place notable don­née aux com­mu­nautés immi­grées chi­nois­es, coréennes et viet­nami­ennes con­stitue un événe­ment poli­tique en soi, au sein d’un pays dont la poli­tique migra­toire con­naît de récents dur­cisse­ments. Face au mépris d’une société japon­aise reje­tant toute forme de dif­férence, la tra­jec­toire de ces per­son­nages obstinés à men­er à bien leur vie résonne avec le dou­ble sens du titre, qui désigne à la fois le prénom d’une jeune fille et la dénom­i­na­tion nip­pone des « corêtes du Japon », fleurs endémiques de l’archipel, con­nues pour s’épanouir dans les milieux les plus hos­tiles.