À l’intérieur d’une rame de métro bondée, Aymer­ic (Alex Lutz) et Nathalie (Karin Viard) s’insultent sans mâch­er leurs mots. Il suf­fi­ra d’un regard, quelques sec­on­des après la fin de la dis­pute, pour qu’ils aban­don­nent leur dif­férend et fassent l’amour dans un pho­toma­ton. Ces pul­sions incon­trôlables et inex­plic­a­bles qu’Aymeric attribue à ce qu’il nomme un peu mal­adroite­ment « l’alchimie » sont au cœur d’Une Nuit. Jeter son télé­phone portable dans la Seine, s’infiltrer dans un club échangiste ou fuir un restau­rant sans pay­er : chaque déci­sion prise par le cou­ple sem­ble relever du coup de tête et évoque à gros traits une lib­erté idéal­isée. C’est que les deux amants prévoient de ne jamais se revoir. Leur échap­pée noc­turne prend dès lors des airs de cap­sule hors du temps, où les actes, une fois le soleil levé, pour­raient rester sans con­séquence. Alex Lutz envis­age cette utopie con­v­enue comme une suite de dia­logues fleuves, qui s’étirent à l’envi et se suc­cè­dent sans réelle­ment accouch­er d’une quel­conque intrigue. Ces scènes, com­posées presque exclu­sive­ment de champs-con­trechamps à la répéti­tiv­ité assumée, sont au ser­vice de per­for­mances d’acteurs ponc­tuées de bégayements, de rires gênés ou d’hésitations trou­blées. Tous les deux mar­iés avec enfants, les amants prof­i­tent de leur ren­con­tre éphémère pour faire le bilan de leur exis­tence. Si leurs dis­cus­sions ressas­sent assez banale­ment les grandes thé­ma­tiques de la crise de la quar­an­taine (échec du mariage, affres de la parental­ité, car­rières ratées et aspi­ra­tions déçues…), le film fait toute­fois preuve ponctuelle­ment d’une cer­taine justesse dans sa façon de dessin­er en creux la vul­néra­bil­ité de ses per­son­nages.

Beau parleur

Dans Une nuit, il est assez som­maire­ment ques­tion de remon­ter le temps. Au fur et à mesure que le film pro­gresse, Nathalie et Aymer­ic se débar­rassent ain­si de leurs télé­phones, per­dent leurs porte­feuilles et enfi­lent des vête­ments d’étudiants, dérobés lors d’une soirée. Cette volon­té de recou­vrir une jeunesse dis­parue per­met surtout de tenir à dis­tance la men­ace d’une mort à venir, annon­cée grossière­ment par les flashs récur­rents d’un couloir d’hôpital. Pour oubli­er ce drame dont la nature exacte est révélée durant les dernières min­utes, les amants por­tent un masque, délais­sent leur iden­tité le temps d’une pièce de théâtre ou d’un jeu coquin. Le film vaut presque exclu­sive­ment pour cette façon qu’il a de dépli­er ces per­for­mances où la sincérité se mêle à la sim­u­la­tion, et où chaque into­na­tion peut laiss­er transparaître une émo­tion sus­cep­ti­ble d’interrompre le fil de la parole. Le con­tenu des échanges, dont la général­ité frôle régulière­ment le cliché, se voit ain­si relégué au sec­ond plan, mal­mené par des phras­es jamais ter­minées ou répétées jusqu’à per­dre leur sig­ni­fi­ca­tion – Nathalie et Aymer­ic se moquent d’ailleurs à plusieurs repris­es d’une expres­sion ridicule ou d’une tour­nure de phrase bour­sou­flée.

Face à la beauté frag­ile de ces dis­cus­sions, on ne peut que regret­ter les inter­ven­tions d’effets plus ampoulés (quelques embras­sades pas­sion­nées accom­pa­g­nées de musiques tristes, la poésie for­cée d’une ren­con­tre avec un cheval…) et une mise en scène qui peine à tir­er par­ti de décors sou­vent inter­change­ables, quitte à tomber occa­sion­nelle­ment dans une forme qua­si télévi­suelle. Les deux amants cherchent à se sous­traire au monde : lorsqu’ils s’infiltrent dans une soirée étu­di­ante, c’est pour rapi­de­ment se réfugi­er dans une cham­bre, à l’écart du groupe. Qu’ils soient dans un parc, un mag­a­sin de meu­ble ou un club échangiste, ils se retrou­vent finale­ment assis face à face, plus ou moins sta­tiques, la caméra proche de leurs deux vis­ages. Le dis­posi­tif finit par ne plus repos­er que sur les mim­iques d’acteurs immo­bil­isés et peine à fig­ur­er l’élan de lib­erté au cœur de leur fugue. C’est que der­rière cette promesse d’une fuite adultère se cache en réal­ité une sage his­toire de répa­ra­tion : à l’issue de cette échap­pée, le mariage tant décrié fini­ra, au moins tem­po­raire­ment, par retrou­ver pleine­ment sa rai­son d’être.