Si la Roumanie n’a jamais fait par­tie inté­grante de l’Union Sovié­tique, elle a en par­tie adop­té les con­tours de son régime dic­ta­to­r­i­al entre la Sec­onde Guerre Mon­di­ale et l’effondrement du bloc. À par­tir de 1971, Ceaușes­cu réduit notam­ment l’accès à la cul­ture étrangère, alors que les ado­les­cents ne rêvent que des Bea­t­les et de Led Zep­pelin. Ces mesures restric­tives ne dis­suadent cepen­dant pas la jeune Ana et ses cama­rades de classe de se réu­nir pour une petite fête clan­des­tine autour de l’émission pirate qui donne son nom à Radio Metronom, quitte à s’attirer les foudres des officiers de la Secu­ri­tate. Le film d’Alexandru Belc se divise ain­si entre la fête des appren­tis rebelles et les repré­sailles qui suiv­ent dans la même nuit. On y retrou­ve une série de lieux de com­muns du teen movie (sor­ties en douce, déhanchés séduc­teurs, amourettes et pre­mières expéri­ences char­nelles), atten­dus mais relo­cal­isés dans un con­texte plus austère où les teintes mar­rons vin­tages sont bien­tôt rem­placées par les néons bla­fards des bureaux de police. Cet univers total­i­taire – exposé, non sans didac­tisme, par les tirades de l’animateur radio – appa­raît alors comme le dou­ble inver­sé de la vie quo­ti­di­enne des ado­les­cents. Une grande salle d’interrogatoire glaciale, filmée dans de longs plans éprou­vants où les ado­les­cents sont cloués à leurs chais­es, fait par exem­ple écho à une salle de classe désertée au moment de la pause dans laque­lle ils cir­cu­laient plus tôt libre­ment, comme si une même men­ace de répres­sion s’instillait d’un espace à l’autre.

L’atmosphère décrépie dans laque­lle bar­bo­tent les jeunes désœu­vrés évoque une ver­sion terne de Deep End, qua­si-con­tem­po­rain des événe­ments de Radio Metronom, hypothèse que d’ailleurs ne dément pas la piste de danse swing­ing Lon­don recon­sti­tuée dans le salon de l’amie d’Ana. L’omniprésence de la caméra portée, moins agitée que celle de Jerzy Skolimows­ki, con­stitue elle aus­si un pon­cif pour filmer le quo­ti­di­en et la jeunesse. Son léger trem­ble­ment a cepen­dant le mérite de met­tre en valeur, par un effet de con­traste, l’inertie des per­son­nages, loin d’être aus­si bondis­sants que leurs homo­logues anglais. Dans les pre­mières scènes, leurs gestes se révè­lent lents et pesants, comme affec­tés par le cli­mat poli­tique. Le cadre sem­ble même sou­vent anticiper un mou­ve­ment pour mieux buter con­tre la tor­peur con­trainte des corps ado­les­cents qui préfér­eraient sor­tir, danser ou encore jouer au foot­ball.

Sur le temps

On pour­rait reprocher à la mise en scène de Radio Metronom d’être un peu sage – ou plutôt, de man­quer d’in­ven­tiv­ité – dans sa manière d’accompagner la jeune bande aux aspi­ra­tions révo­lu­tion­naires, mais le film com­pense cette faib­lesse dans sa manière de dépli­er les scènes pour mieux recon­fig­ur­er les sit­u­a­tions et met­tre en exer­gue leurs ambiguïtés. La piste de danse, notam­ment, appa­raît suc­ces­sive­ment comme un espace soli­taire pour Ana, isolée dans le cadre, puis comme le théâtre d’une liesse col­lec­tive et de parades amoureuses, alors que la caméra ser­pente par­mi les ado­les­cents. Ces mod­u­la­tions ont sou­vent lieu au sein de plans longs (voire de plans-séquences) que Belc orchestre sans jamais chercher à ban­der les mus­cles. C’est le cas de l’une des plus belles scènes du film, dans laque­lle Ana et son ex-petit-ami Sorin se retrou­vent dans une cham­bre adja­cente au salon, où est dif­fusée une ver­sion live de Light My Fire des Doors. Si la musique est d’abord étouf­fée par la porte, la sit­u­a­tion se réchauffe peu à peu, comme si l’énergie du morceau infu­sait néan­moins la scène, jusqu’au moment où les deux jeunes gens s’ap­prê­tent à faire l’amour. Mais juste avant le pas­sage à l’acte, la musique s’achève. Le regain d’énergie n’a duré qu’un temps : le cou­ple s’in­ter­rompt, comme atteint par le présage funeste (quelques min­utes plus tôt, le présen­ta­teur annonçait d’ailleurs la mort de Jim Mor­ri­son) de l’utopie con­tre-cul­turelle qui les inspire. Le mou­ve­ment cyclique du métronome qui donne son titre à l’émission évoque alors le retour de bâton qui, inévitable­ment, s’abattra sur les espoirs du groupe rebelle.