À mi-chemin entre le sym­bole et la note d’intention, le pre­mier plan de Tirailleurs mon­tre une pelle en train d’exhumer les os d’un cadavre. L’action se passe en 1920, au lende­main de la Grande Guerre. Le pro­jet du film appa­raît claire­ment : il s’agira de plonger dans les oubli­ettes de l’Histoire, celles où l’on a lais­sé croupir les per­son­nages qui ne cadraient pas suff­isam­ment avec le grand réc­it nation­al. En l’occurrence, ceux que désigne directe­ment le titre du film : les nom­breux « tirailleurs » enrôlés de force dans les colonies français­es d’Afrique pour ali­menter l’effort de guerre. Math­ieu Vade­pied choisit de doc­u­menter cette face som­bre de l’Histoire de France en suiv­ant l’itinéraire de deux per­son­nages, Bakary Dial­lo (Omar Sy) et son fils Thier­no (Alas­sane Diong), con­traints de rejoin­dre l’ar­mée française en 1917. Le réc­it de Tirailleurs se con­cen­tre alors sur la rela­tion con­flictuelle qu’ils entre­ti­en­nent, ain­si que sur les dif­férents liens qu’ils tis­sent dans leur batail­lon, avec des sol­dats blancs et noirs.

Formelle­ment très bal­isé, le film a pour prin­ci­pal mérite d’éviter la plu­part des sim­pli­fi­ca­tions que l’on aurait pu atten­dre d’un tel réc­it his­torique : plutôt que de mon­tr­er la bru­tal­ité de la rela­tion colo­niale, Vade­pied s’intéresse surtout à la manière dont elle phago­cyte les rap­ports entre les colonisés eux-mêmes, en adop­tant une approche qui n’est pas sans évo­quer l’his­to­ry from below[1]. Évac­uant rapi­de­ment les aspects spec­tac­u­laires de la guerre, il préfère mul­ti­pli­er les scènes intimistes pour capter les muta­tions de la rela­tion entre Bakary et Thier­no, mais aus­si avec les autres per­son­nages qu’ils ren­con­trent : le lieu­tenant (Jonas Blo­quet) qui pousse Thier­no à gravir les éch­e­lons dans l’armée, ou encore le fugi­tif en puis­sance incar­né par Bamar Kane. Ce faisant, Vade­pied parvient à mon­tr­er que la dom­i­na­tion colo­niale ne repose pas sur un affron­te­ment binaire entre Blancs et Noirs, mais tire sa force de sa capac­ité à enrég­i­menter cer­tains colonisés. Hélas, éviter les rac­cour­cis his­toriques ne suf­fit pas à faire un bon film, d’autant que Tirailleurs s’achève sur un twist dont la teneur comique involon­taire vient forte­ment con­tre­car­rer le sérieux mémoriel auquel il pré­tend.

Notes

Notes
↑1 Cette expres­sion désigne toutes les approches qui ont ten­té d’arracher la sci­ence his­torique à l’étude des caté­gories les plus priv­ilégiées de la pop­u­la­tion, pour s’intéresser plutôt à la vie des dom­inés et au point de vue qu’ils adoptent sur le reste de la société.