Dif­fi­cile de dire ce qui frappe le plus dans Poulet Frites, entre le ver­tige sus­cité par les ram­i­fi­ca­tions com­plex­es de l’enquête menée par la police crim­inelle brux­el­loise et la manière dont elle met en lumière la glaçante réal­ité dans laque­lle vit la pop­u­la­tion défa­vorisée au cœur de l’affaire. Prenant pour point de départ un fait-divers (le corps d’une femme égorgée dans lequel la police retrou­ve des frites surgelées, détail incon­gru qui con­stitue le prin­ci­pal indice des enquê­teurs et donne au film son titre ironique), Poulet Frites se fait d’abord, par les yeux de la brigade poli­cière, témoin d’une frange invis­i­ble de la société : un sus­pect libéré d’une con­damna­tion de seize ans, des immi­grés bangladais vivant pêle-mêle dans un taud­is au-dessus d’une supérette… À la manière de Strip-tease, la célèbre émis­sion de Jean Livon et Yves Hinant, le film trou­ve ain­si sa force en s’im­misçant au plus près de son sujet. Le dis­posi­tif doc­u­men­taire cru (pas de voix off, pas d’interviews, aucun regard caméra des per­son­nes filmées…) ren­force le sen­ti­ment de malaise qui émane assez naturelle­ment des sit­u­a­tions, tout en cul­ti­vant une curieuse impres­sion de voyeurisme lors de cer­taines scènes où le dépouille­ment des images en noir et blanc paraît épouser la pau­vreté des indi­vidus qu’elles immor­talisent.

L’in­térêt prin­ci­pal du film réside dans le choix de rush­es que l’on devine colos­saux et dont l’ac­cu­mu­la­tion s’est faite au fur et à mesure de la pro­gres­sion des inves­ti­ga­tions. Poulet Frites, dans la lignée des réal­i­sa­tions précé­dentes du tan­dem, sem­ble avoir trou­vé sa forme au mon­tage. Le film étonne à de mul­ti­ples repris­es par sa manière de met­tre en espace des sit­u­a­tions saisies au vol, en les inté­grant a pos­te­ri­ori dans une dynamique de champs-con­trechamps et en (re)façonnant les scènes, au point de faire oubli­er qu’il s’agit de sit­u­a­tions filmées en temps réel. Pour autant, c’est pré­cisé­ment dans la for­ma­tion d’une intrigue con­fi­nant au polar que le film affiche ses lim­ites. Il con­vient de s’interroger – c’est déjà la ques­tion qui han­tait Strip-tease –, sur l’intérêt (si ce n’est sur l’éthique) de cette fic­tion­nal­i­sa­tion nour­rie d’artifices de mon­tages dis­pens­ables (sus­pense, rebondisse­ments, logique de pro­gres­sion dra­ma­tique…). La réponse paraît sim­ple : ce que le film au fond racon­te, c’est que la réal­ité sor­dide qu’il dépeint se con­fond avec l’imagerie d’une série B. Reste que le cynisme de l’entreprise a de quoi déranger.