Six ans après Au loin, Bal­ti­more, son court-métrage de fin d’études à la Fémis, Lola Quiv­o­ron retrou­ve l’univers du cross-bitume, dis­ci­pline acro­ba­tique – et illé­gale – de moto-cross, non plus pour racon­ter l’histoire d’un motard et de son petit frère, mais pour suiv­re Julia (Julie Ledru), grande gueule soli­taire qui cherche à se faire une place au sein de cette com­mu­nauté vir­ile. Per­son­nage (et comé­di­enne) punk s’il en est, Julia envoie valser tout ce qui se met en tra­vers de sa route, vole moto sur moto et parvient tant bien que mal à s’insérer dans un groupe de rid­ers rece­lant des bécanes entre deux vrom­bisse­ments sur leurs pro­pres engins. L’ambition de Rodeo, on le com­prend assez vite, sera juste­ment de vrom­bir. S’il y parvient non sans panache lors des cas­cades impres­sion­nantes aux­quelles la caméra embar­quée paraît presque pren­dre part, le scé­nario main­tient toute­fois quelque peu le film dans une dynamique de sur­place. La plu­part des per­son­nages rêvent de s’enfuir, mais toutes les routes emprun­tées par Julia sem­blent la faire tourn­er en rond, à l’image de cette séquence où, après un vol, elle se retrou­ve par hasard dans le quarti­er dont elle venait de s’échapper.

Coincée dans une exis­tence sans cesse tra­ver­sée de con­flits, son aspi­ra­tion secrète à la ten­dresse se voit à chaque fois con­trar­iée par une nou­velle agres­sion mas­cu­line physique ou ver­bale. Elle ne se laisse jamais faire, ça non, mais ses blessures l’empêchent d’avancer. À force de semer d’embûches la tra­jec­toire de Julia, Quiv­o­ron a du mal à éviter une cer­taine rou­tine que vient rarement bris­er son pro­gramme esthé­tique. Caméra à l’épaule brin­que­bal­ante, cast­ing com­posé prin­ci­pale­ment d’inconnus, dia­logues fleuris plus vrais que nature, tous les signes du jeune ciné­ma français soci­ologique et immer­sif répon­dent présents, et ce d’une façon assez con­va­in­cante, il faut le dire, mais sans jamais s’affranchir d’une par­ti­tion un peu sco­laire : celle de la chronique. C’est quand le film s’éloigne de cette approche terre-à-terre, notam­ment lors de scènes noc­turnes embrumées par les pots d’échappement, qu’il se dis­tingue un peu. À un court épi­logue près, utile sur le papi­er (pour ne pas laiss­er de trous dans le réc­it) mais assez faible à l’image, Rodeo se clô­ture sur sa plus belle scène, dont on ne dévoil­era pas pré­cisé­ment le con­tenu, mais dont on peut dire qu’elle embrasse une dynamique fan­tas­ma­tique jusque-là inédite. Pour Julia, per­son­nage trou­ble dont la dig­nité rageuse et la peur du sen­ti­ment (amoureux ou frater­nel) font la sin­gu­lar­ité, il s’agira une dernière fois de se relever et de revenir sur ses pas, mais sous une forme nou­velle. Le film péta­rade enfin à ce moment pré­cis, tan­dis que le son du moteur qui s’éloigne est recou­vert d’un voile mélan­col­ique.