L’irruption de Volodymyr Zelen­sky durant la céré­monie d’ouverture du 75e Fes­ti­val de Cannes avait de quoi sur­pren­dre, notam­ment dans sa forme (un dis­cours en visio­con­férence pro­jeté sur l’écran géant du Grand Théâtre Lumière), mais elle s’est avérée finale­ment d’une trou­blante évi­dence. En plus d’être le prési­dent d’un pays en guerre, Zelen­sky est un ancien acteur, con­nu pour son rôle dans Servi­teur du peu­ple, une série ukraini­enne à suc­cès. Si, dans la lignée de ses autres récentes pris­es de parole, son allo­cu­tion visait avant tout à alert­er le pub­lic can­nois sur les rav­ages de la guerre en Ukraine, elle visait aus­si, plus spé­ci­fique­ment, à ques­tion­ner le rôle que peut tenir le ciné­ma dans le con­texte actuel. « C’est du ciné­ma que dépend main­tenant notre avenir », a com­mencé par affirmer le prési­dent ukrainien, après avoir évo­qué l’histoire cen­te­naire de cet art « qui a débuté avec l’arrivée d’un train » (Théâtre « Lumière » oblige). Sans revenir sur l’intégralité de ce dis­cours, il suf­fit de voir la façon dont il a été intro­duit (en quelques mots seule­ment) et la manière dont la salle a accueil­li ses pro­pos désar­mants (avec des applaud­isse­ments hési­tants et des lev­ées de sièges par­cel­laires) pour mesur­er à quel point son appari­tion tenait au fond du piratage. « Le ciné­ma ne doit pas être muet » a‑t-il pro­fessé à plusieurs repris­es, en faisant référence à la fin du Dic­ta­teur. Or, c’est bien la salle elle-même qu’il a ren­due muette, prenant de court une audi­ence presque coupable de se trou­ver là, con­fort­able­ment instal­lée pour venir « fêter » le ciné­ma, c’est-à-dire, par exten­sion, elle-même. Entre deux plans de coupe sur cette audi­ence de pres­tige, Zelen­sky a évo­qué les rues jonchées de cadavres à Boutcha, les édi­fices rayés de la carte à Mar­i­oupol et les mil­liers d’Ukrainiens déportés dans des camps russ­es depuis plusieurs semaines.

Une dizaine de min­utes durant, l’horreur de l’Histoire se sera donc infil­trée au sein du glam­our can­nois, sur le tapis rouge (sang) éten­du devant l’écran du Grand Théâtre. Et Zelen­sky, pour con­clure, de rap­pel­er ain­si l’in­nom­ma­ble : « Des cen­taines de per­son­nes meurent tous les jours : elles ne vont pas se relever, clap de fin. » Coupez.