Baig­nant dans une nos­tal­gie exac­er­bée par la patine des petites caméras DV, la série doc­u­men­taire con­sacrée à la car­rière de Kanye West prend dans un pre­mier temps les con­tours d’une hagiogra­phie. Les deux pre­miers épisodes de jeen-yuhs (pronon­cer genius) s’attachent à suiv­re les pre­miers pas d’un beat­mak­er qui lutte pour être recon­nu comme rappeur, débi­tant ses pre­miers morceaux dans les bureaux des labels new yorkais, lorsqu’il ne rechigne pas à jouer le jeu de l’industrie (pro­duire des instrus pour des artistes mai­son, dans l’espoir d’être un jour soi-même signé en tant que rappeur). En par­al­lèle de cette laborieuse quête de légitim­ité, la série dresse le por­trait d’un ani­ma­teur radio devenu cinéaste, Cood­ie, qui cul­tive une foi inébran­lable envers son col­lab­o­ra­teur et ami, fil­mant tous ses faits et gestes afin de doc­u­menter son irré­sistible ascen­sion. C’est ce qui étonne le plus à la décou­verte de ces archives vidéo : Kanye comme Cood­ie sem­blent tout à fait con­va­in­cus que le chemin qui se dresse face à eux les mèn­era sur les devants de la scène. La pre­mière moitié de la série reprend en ce sens la tra­jec­toire ascen­dante de tout biopic, avec un pen­chant affir­mé pour la prédes­ti­na­tion. Un acci­dent de voiture juste avant la sor­tie de son pre­mier album est par exem­ple inter­prété comme un aver­tisse­ment de la part d’un scé­nar­iste divin, tirant les ficelles d’une his­toire qui paraît pré-écrite. Dans les plis de cette fable qua­si mythologique s’immiscent toute­fois des scènes boulever­santes, au sein desquelles transparaît une fragilité qui fera ensuite vol­er en éclat la struc­ture même de la série. Ces séquences se déploient à chaque fois aux côtés de Don­da West, la mère de Kanye, dont émane une aura sin­gulière. Cette fig­ure vient ralen­tir le tem­po de la série pour ramen­er péri­odique­ment le rappeur sur Terre, dans des moments de retraite et d’introspection qui lui rap­pel­lent, qu’au fond, sa tra­jec­toire n’a de sens qu’à tra­vers le regard de sa mère. Une scène cristallise ce bel hori­zon : sur les trot­toirs de Time Square, Kanye appa­raît sous le feu des pro­jecteurs, tan­dis que les immeubles en arrière-plan sem­blent jail­lir de sa tête pour sym­bol­is­er ses rêves de grandeur ; marchant avec lui, Don­da, plus petite, pousse Cood­ie à réori­en­ter sa caméra sur le côté, pour lier dans un même plan l’objectif du rappeur (les grat­te-ciels) et l’origine de sa quête (sa mère).

2007 & Heartbreak

C’est à la suite du décès trag­ique de Don­da en 2007, lorsque le rappeur prend défini­tive­ment son envol avec la sor­tie de Grad­u­a­tion, que la série change de régime et de tonal­ité. Ironie du sort : en ayant suivi Kanye West depuis ses débuts dans l’espoir de filmer sa spec­tac­u­laire ascen­sion, Cood­ie est mis à l’écart par le rappeur au moment pré­cis où sa « vision » s’accomplit. Le cinéaste ne parvient plus à l’approcher sans qu’un malaise ne s’installe et, désor­mais en manque de séquences pour illus­tr­er la suite de l’histoire, se voit con­traint de recourir à des images de sec­onde main. Entre­tiens dans les médias, polémiques à répéti­tion, extraits de con­certs et de clips : de la majeure par­tie de la car­rière de Kanye, de 808s & Heart­break au récent Don­da, ne restent que des archives déjà vues maintes fois ailleurs, à l’exception de quelques scènes où le rappeur, retrou­vant Cood­ie de temps à autres, laisse entrevoir sa pro­fonde détresse (cf. cette scène où Kanye appa­raît comme un Colonel Kurtz au fond de la jun­gle domini­caine, déblatérant des punch­lines lunaires dans une con­ver­sa­tion sans queue ni tête avec des investis­seurs immo­biliers). Les images changent aus­si lit­térale­ment d’aspect dans le troisième et dernier épisode, tro­quant le flou du 16mm, ain­si que le cadrage erra­tique d’un filmeur apprenant sur le tas, pour une tex­ture haute-déf­i­ni­tion et une cap­ta­tion proche d’une imagerie pub­lic­i­taire. Le con­traste entre la sta­bil­ité des images de Cood­ie, de plus en plus aguer­ri der­rière la caméra, et l’instabilité crois­sante de Kanye n’en est que plus frap­pant au regard des deux pre­miers épisodes, où les deux artistes sem­blaient avancer au même rythme.

Le dernier acte de jeen-yuhs pâtit de fait d’un dou­ble coup du sort : d’un côté la dis­pari­tion d’une mère qui fut jadis un repère (pour le rappeur comme pour la série, qui venait à sa ren­con­tre à inter­valles réguliers) ; de l’autre la dis­tance irrémé­di­a­ble qui s’est creusée, au fil des années, entre un filmeur et un acteur qui ne se com­pren­nent plus. À tra­vers ses choix rocam­bo­lesques et ses virages à 180° (par exem­ple un album-thérapie avec Kid Cudi, Kids See Ghosts, suivi d’une cam­pagne prési­den­tielle en forme de rechute, à laque­lle Cood­ie assiste à son corps défen­dant), Kanye aura comme gan­grené son pro­pre biopic, altérant l’émouvant tra­jet qui sem­blait au départ s’y dessin­er pour ne laiss­er qu’un mythe en ruines, dis­lo­qué par le deuil, avec un amal­game d’images et de scènes déliées que le mon­tage de la série sem­ble inca­pable de dompter. D’où le fait que la tra­jec­toire per­son­nelle de Cood­ie finisse par pren­dre le pas sur la suc­cess sto­ry afin de combler les trous de la nar­ra­tion. À tra­vers elle se des­sine un tout autre réc­it, plus mod­este mais aus­si plus rebat­tu : l’histoire d’un filmeur qui, vam­pirisé par son sujet, apprend peu à peu à s’en émanciper, à s’affranchir de l’attraction qu’exerce encore le mythe du génie – celui qui donne son titre à la série.