Pour son pre­mier long-métrage, C.B. Yi s’attaque à la ques­tion de l’homophobie dans la société chi­noise à tra­vers le prisme d’un micro­cosme (les cer­cles de jeunes tra­vailleurs du sexe) con­fron­té à l’opprobre social. Mon­ey­boys ne se résume toute­fois pas à une sim­ple cri­tique sociale : le cinéaste se focalise davan­tage sur les dif­férentes straté­gies d’adaptation que met­tent en place les per­son­nages pour amé­nag­er un espace de lib­erté à l’intérieur d’un monde hos­tile. Le film suit ain­si plusieurs tra­jec­toires indi­vidu­elles et les com­mu­nautés où elles s’inscrivent bon gré mal gré, en se focal­isant sur Fei (Kai Ko) et Long (Bai Fuyan), deux amis d’enfance issus du même vil­lage. Ani­més par un désir com­mun de « réus­sir », ils se pros­tituent à Shen­zhen pour sub­venir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Les dif­férentes péripéties sont mar­quées par les sac­ri­fices de Fei pour sat­is­faire les autres, quitte à s’oublier lui-même dans une mélan­col­ie larvée que traduit bien le vis­age blasé de Kai Ko : exem­plaire­ment, les rap­ports tar­ifés avec des clients presque tou­jours bien­veil­lants (à une excep­tion notable), où le pros­ti­tué ne sem­ble étrange­ment jamais attein­dre l’orgasme, ras­sur­ant ses parte­naires au motif qu’il trou­verait son plaisir dans le leur. Son mal-être n’est pour­tant jamais attribué à la pros­ti­tu­tion elle-même, dont Mon­ey­boys s’applique à défaire les représen­ta­tions uni­latérale­ment néga­tives : comme Long qui rel­a­tivise la grav­ité de sa déci­sion alors que Fei tente de le dis­suad­er de se lancer dans cette activ­ité (« Qui ne se ne vend pas ? »), C.B. Yi filme la com­mu­nauté des tra­vailleurs du sexe comme un espace de fra­ter­nité glob­ale­ment apaisé, aux couleurs chaudes, où les « col­lègues » sont aus­si sou­vent des amis et des amants. Dans la pre­mière par­tie du film, le recours à des com­po­si­tions rigoureuse­ment symétriques fig­ure l’équilibre struc­turant les rela­tions entre les jeunes hommes, en par­ti­c­uli­er dans ce long plan où le pro­tag­o­niste et l’un de ses amis déje­unent face-à-face sans dire un mot, liés par une com­plic­ité qu’exprime le jeu presque enfan­tin des acteurs, dont le silence devient l’indice para­dox­al d’une pléni­tude.

Vies de groupes

La mise en scène de C.B. Yi se déploie entière­ment dans la représen­ta­tion de ces dif­férentes rela­tions, par de long plans-séquences faisant net­te­ment appa­raître l’indissociabilité de l’individu et du groupe où il forge tant bien que mal son iden­tité, en ne séparant que rarement les per­son­nages par le cadre ou par des cuts : avare en gros plans, Mon­ey­boys préfère jouer sur des effets de com­po­si­tion et de sur­cadrage (tel élé­ment de décor scin­dant le plan et éloignant les per­son­nages, telle fenêtre isolant une sil­hou­ette…), faisant naître les dynamiques rela­tion­nelles sans cesse redess­inées par le déplace­ment des corps dans le champ. Dans cette toile de rela­tions empêchées, c’est moins le monde de la pros­ti­tu­tion que le béant désamour qu’il sem­ble éprou­ver pour lui-même qui explique l’incapacité de Fei à s’ouvrir véri­ta­ble­ment à l’altérité, comme les dia­logues le soulig­nent presque un peu trop net­te­ment, sans pour autant assign­er à cette névrose de cause déter­minée. Plus sub­tile­ment, le film dépeint la pres­sion d’un con­formisme général­isé touchant même cer­tains des amis pros­ti­tués de Fei, dont plusieurs finis­sent par se ranger et même se mari­er. Aus­si le film s’achève-t-il sur un flash­back dres­sant le bilan amer de ce défilé de ren­con­tres man­quées entre Fei et ses proches, en sauvant la mémoire d’un rare moment de spon­tanéité (une danse), arraché aux con­traintes sociales et aux sac­ri­fices per­ma­nents. Tem­pérant la mélan­col­ie de cette con­clu­sion, le mon­tage en reste à ce moment de bon­heur révolu, ce qui préserve une légère indé­ci­sion : si Fei n’est pas encore vrai­ment l’homme qu’il pour­rait être, rien n’interdit de croire qu’il restera ain­si con­damné à ressass­er le passé.