Le pre­mier film d’Antoinette Boulat doit son titre à une phrase mur­murée dans ses dernières min­utes par Mar­i­on (Lou Lam­pros), au terme d’une virée noc­turne agitée : « Ça y est, je suis arrivée au bout de ma nuit. » Cette cita­tion célin­i­enne recou­vre une métaphore assim­i­lant le tra­jet de l’héroïne, dans un Paris désert à la nuit tombée, seule puis accom­pa­g­née par Alex (Tom Merci­er), au lent tra­vail du deuil avec lequel elle est aux pris­es depuis la mort de sa sœur, cinq ans plus tôt. La réplique est lancée de manière résol­u­ment théâ­trale : face caméra, à la manière d’un aparté, Mar­i­on met en mot ses états d’âme autant qu’elle s’adresse directe­ment au spec­ta­teur. Lors d’une séquence de rêver­ie hal­lu­cinée, Antoinette Boulat cite les images trau­ma­tiques des atten­tats du 13-Novem­bre ; der­rière le por­trait d’une âme en peine, c’est en vérité celui d’une généra­tion entière, meur­trie au sor­tir de l’adolescence, que la cinéaste ambi­tionne d’ausculter.

Pour ce faire, elle adopte un dis­posi­tif en forme de « pas de côté », en faisant de Mar­i­on un per­son­nage inadap­té à son époque, qui sert de relai au regard sur­plom­bant de la cinéaste (Mar­i­on est pho­tographe), de trente ans plus âgée que cette jeunesse qu’elle ne sem­ble pas tout à fait com­pren­dre. L’écart entre le point de vue de la cinéaste et la jeunesse qu’elle ambi­tionne de filmer ne cesse de s’accroître à mesure que le film avance, faute d’une mise en scène inspirée : attachée à saisir les infimes indices d’une émo­tion sur le vis­age pour­tant atone de Lou Lam­pros, la cinéaste illus­tre à qui-mieux-mieux la cita­tion inau­gu­rale du film attribuée à Joan Did­ion : « Les gens qui ont récem­ment per­du quelqu’un ont un air par­ti­c­uli­er, que seuls peut-être ceux qui l’ont décelé sur leur pro­pre vis­age peu­vent recon­naître. » Le par­ti pris de faire repos­er le film sur le mag­nétisme sup­posé de l’actrice prin­ci­pale s’avère d’autant plus cru­elle­ment inef­fi­cace à la lumière de l’arrivée de Tom Merci­er, au mitan du réc­it, qui rebat com­plète­ment les cartes. Agile et ath­lé­tique, le corps de l’acteur capte toute l’attention, tan­dis que son fort accent vient créer un trou­ble, en brouil­lant la com­préhen­sion de ses répliques sou­vent péremp­toires. Le vent de fraîcheur apporté par ce dernier ne suf­fit toute­fois pas à effac­er la pesan­teur générale de ce film franche­ment poseur.