À quel Paris Édouard Baer adresse-t-il ses adieux ? À celui où l’anonyme peut crois­er la route d’une célébrité pop­u­laire, comme ces hommes qui inter­pel­lent Benoît Poelvo­orde dans la pre­mière scène du film ? Ou au Paris des repas mondains entre artistes sex­agé­naires, reliques d’un passé idéal­isé ? Sans doute un peu aux deux, puisque c’est un téle­sco­page entre ces univers qu’orchestre Adieu Paris, par l’en­trem­ise d’un dîn­er entre plusieurs artistes. La longue mise en place du repas occa­sionne une suc­ces­sion de numéros d’acteurs plus ou moins réus­sis, sources de gags (les sculp­tures de François Damiens, l’amnésie de Jack­ie Berroy­er, etc.) mais aus­si de plus pénibles scènes de caboti­nage (Pierre Ardi­ti, comme à son habi­tude). Baer cherche à ren­forcer la vivac­ité de leurs échanges, à rebours d’une théâ­tral­ité figée : les focales s’alternent au rythme d’un mon­tage dynamique qui tra­vaille une forme de porosité entre fic­tion et réal­ité par la présence de Poelvo­orde et d’Édouard Baer dans leurs pro­pres rôles. La super­po­si­tion de dif­férents plans sonores par­ticipe quant à elle d’une impres­sion de trop-plein : à mesure que le repas pro­gresse, les con­vives s’enlisent dans une sénil­ité volon­taire­ment satirique, où l’ivresse de la parole finit par ne soulign­er que l’impossibilité du dia­logue.

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Adieu Paris prend cepen­dant un autre intérêt lorsque Baer décen­tre sa nar­ra­tion pour s’intéresser à ce qui se déroule dans les couliss­es du repas mondain. Du comp­toir de bar que Poelvo­orde ne parvient pas à quit­ter aux incur­sions régulières du per­son­nage de Depar­dieu qui n’ar­rive pas à décider à quel moment rejoin­dre le repas, le dés­in­térêt pour les mon­dan­ités se dégageant de ces quelques run­ning gags est aus­si celui des con­vives eux-mêmes, qui petit à petit déser­tent le restau­rant. Plus rien ne sem­ble pou­voir main­tenir en vie cette époque désor­mais révolue, surtout pas l’ar­ti­fi­cial­ité des con­ver­sa­tions. Seul le per­son­nage d’Arditi s’en émeut, annonçant de manière théâ­trale n’avoir « aucune voca­tion à être le gar­di­en du tem­ple ». En dépit de l’amer­tume dont elle relève, cette réplique témoigne de la nos­tal­gie avec laque­lle Baer mythi­fie ce cer­cle d’artistes vieil­lis­sants. Cette manière de réu­nir des icônes du passé, jadis au som­met d’une légendaire vie parisi­enne (« C’est une vieille tra­di­tion ances­trale », se réjouit Poelvo­orde au début du film), pour mêler hom­mage et comédie satirique, con­stitue une preuve sup­plé­men­taire, qua­tre ans après Ouvert la nuit, de ce que cul­tive le ciné­ma de Baer : un goût con­joint pour le fan­tasme et le rocam­bo­lesque.