Le 30 novem­bre dernier, Éric Zem­mour annonçait sa can­di­da­ture aux prochaines élec­tions prési­den­tielles avec un mon­tage d’archives visant à illus­tr­er la déchéance sup­posée du pays. Un mois plus tard, le 31 décem­bre, c’est Chris­tiane Taubi­ra qui livrait ses vœux pour la nou­velle année avec des images de son slam lors d’un con­cert de Gaël Faye, entre­coupées d’archives glanées sur Inter­net et dans les médias. Si les deux vidéos relèvent de dis­cours diamé­trale­ment opposés (au-delà du fond : une annonce offi­cielle pour Zem­mour, une pro­fes­sion de foi pour Taubi­ra), leur mise en ligne à quelques semaines d’intervalle con­firme la place fon­da­men­tale qu’occupe désor­mais la forme du found footage (rem­ploi d’images filmées par d’autres) et du mashup (mon­tage d’images provenant de sources divers­es) dans la sphère publique. Il faut dire qu’à une époque où les guer­res sociales et poli­tiques se jouent autant dans la rue que sur le ter­rain des images, ce type de mon­tage con­stitue en principe une arme de per­sua­sion élec­torale. Out­re sa capac­ité à illus­tr­er une mul­ti­tude de sujets en un court laps de temps, la puis­sance du mashup repose sur la mise en rela­tion d’images et de thèmes divers dans un enchaîne­ment présen­té comme autonome et cohérent, per­me­t­tant dans le cadre ici abor­dé de faire de chaque rac­cord une propo­si­tion sup­plé­men­taire au sein d’un pro­gramme[1]. Il n’est en effet pas ques­tion de laiss­er ici l’audience inter­préter à sa guise les rac­cords, comme face à un film d’avant-garde qui aurait recours au found footage pour nous plonger dans un abîme (celui de la sig­ni­fi­ca­tion et de la plas­tic­ité mal­léables des archives). Au con­traire, les vidéos pro­posées par Zem­mour et Taubi­ra canalisent le sens par le mon­tage, pour faire de la forme sin­gulière du mashup le ter­reau d’une rhé­torique par­faite­ment huilée.

Que ces deux vidéos relèvent d’une opéra­tion de pro­pa­gande icono­graphique n’est certes un secret pour per­son­ne, mais le nœud du prob­lème con­siste notam­ment à faire d’im­ages en basse réso­lu­tion, filmées à la volée, des cer­ti­fi­cats d’authenticité attes­tant de la per­ti­nence d’un pro­jet de société, quand bien même ces images « pau­vres », comme les désigne Hito Stey­erl, seraient ini­tiale­ment détachées de tout dis­cours ou graphique­ment noyées dans l’incertitude du flou[2]. Dans un texte célèbre sur la ques­tion, la plas­ti­ci­enne et théorici­enne alle­mande évo­quait les hori­zons et les lim­ites de cette nou­velle caté­gorie d’images et de ses usages esthé­tiques, cul­turels et poli­tiques : « L’image pau­vre pro­duit des réseaux globaux anonymes tout en forgeant une his­toire partagée. Elle établit des alliances au gré de ses péré­gri­na­tions, provoque des tra­duc­tions ou des con­tre­sens, et crée de nou­veaux publics et des débats. En per­dant de sa sub­stance visuelle, elle retrou­ve une part de son dynamisme poli­tique, et crée une nou­velle aura autour d’elle. »[3] D’où notam­ment la con­fu­sion séman­tique que peu­vent occa­sion­ner ces images évolu­ant dans les eaux trou­bles de l’indistinction. Comme le rap­pelle Christa Blüm­linger à pro­pos du rem­ploi dans les arts filmiques et les nou­veaux médias : « Nous sommes, devant le found footage et à l’époque du traite­ment numérique de l’im­age, con­fron­tés à une trans­for­ma­tion des valeurs. Les oppo­si­tions con­ceptuelles sont déplacées, sup­primées ou redéfinies : entre le doc­u­men­taire et la fic­tion, l’au­then­tique et la fal­si­fi­ca­tion, la réal­ité et l’imag­i­na­tion, mais aus­si entre l’indice et l’icône, l’anal­o­gon[4] et le sché­ma, le fig­u­ratif et l’ab­strait. »[5]

Il y aurait à cet égard beau­coup à dire sur le rem­ploi, chez Zem­mour, de fic­tions pat­ri­mo­ni­ales et sur le fait que l’image que ce dernier a de la France n’est juste­ment rien d’autre qu’une image – un roman nation­al illus­tré par de vagues fab­u­la­tions touris­tiques (la France des Mis­érables vue par Tom Hoop­er, celle de Jeanne d’Arc dépeinte par Luc Besson…)[6]. Ce qui importe ici tient peut-être davan­tage à la dis­tinc­tion graphique et sym­bol­ique pro­posée entre cer­taines images d’archive et celles où appa­raît, juste­ment, l’élu(e). Chris­tiane Taubi­ra se présente par exem­ple à la manière d’un ange, éclairée d’une lumière divine, dans des plans arbo­rant la plas­tic­ité nette et glo­ri­fi­ante des cap­ta­tions pro­fes­sion­nelles de con­certs. Les bour­si­co­teurs et autres agents de la destruc­tion écologique qu’elle pointe du doigt dans son texte (ce « Vous » plusieurs fois répété) sont à l’in­verse masqués sous des images anec­do­tiques et floutées de graphiques financiers, de grat­te-ciels aux vit­res opaques ou de morceaux de ban­quise qui s’ef­fon­drent.

Con­cer­nant Zem­mour, lorsque des archives du can­di­dat lui-même (en sus des images le mon­trant dépli­er son dis­cours) sont inté­grées au mon­tage, elles obéis­sent aux codes de la com­mu­ni­ca­tion poli­tique tra­di­tion­nelle : haute déf­i­ni­tion, cadre sta­ble, mise en scène pré­cise et con­trôlée avec, au cen­tre, l’homme prov­i­den­tiel. Tout le con­traire en somme de ces « délin­quants » qui le fasci­nent tant et appa­rais­sent ici floutés, comme des éma­na­tions numériques dans une nuit noire han­tée par l’an­goisse que pro­duit l’imprécision de leurs fig­ures pix­elisées.

« Ensem­ble, les images pau­vres don­nent un aperçu de la con­di­tion affec­tive de la foule, ses névros­es, sa para­noïa, et ses peurs, ain­si que son irré­sistible désir d’intensité, d’amusement et de dis­trac­tion. »[7] Il était quelque part logique que l’imagerie poli­tique s’empare tôt ou tard de la basse réso­lu­tion. Et il était tout aus­si atten­du que l’im­age du poli­tique reste, quant à elle, inaltérable. Celle-ci se pense même en mesure de braver le mael­strom pic­tur­al de son temps : c’est elle qui ouvre et con­clut chaque mon­tage ; elle qui réap­pa­raît lorsqu’il est ques­tion de mar­quer un point décisif ; elle qui, autrement dit, croit faire rac­cord. Une telle méprise nous per­met de rel­a­tivis­er la récupéra­tion dont le found footage, ain­si que toute l’esthétique liée aux images « pau­vres », font ici l’objet : les fig­ures poli­tiques n’ont vis­i­ble­ment pas con­science de n’être elles-mêmes que des images par­mi d’autres.

Une fois les vidéos ter­minées et ensevelies dans les bas-fonds de nos his­toriques, les voici déjà ravalées dans les entrailles d’une insond­able mosaïque de textes, d’images et de sons. À nous, ensuite, d’effectuer nos pro­pres rac­cords.

Notes

Notes
↑1 Nous avons évo­qué, durant l’été 2020, un vidéo­clip de Kanye West en forme de mashup. Réal­isé par le plas­ti­cien Arthur Jafa, l’un des plus émi­nents mashu­pers out­re-Atlan­tique, le clip amorçait un début de cam­pagne poli­tique pour le rappeur, qui s’est présen­té fin 2020 aux prési­den­tielles améri­caines. Toutes pro­por­tions gardées, les simil­i­tudes entre les clips de Jafa et la vidéo de Taubi­ra – cap­ta­tions de con­cert en tête – ne man­quent pas d’in­ter­peller.
↑2 Para­doxe souligné en ces ter­mes par Francesco Caset­ti : « Les images pau­vres ne nous resituent pas le monde dans toute son exac­ti­tude, mais elles nous en font saisir le tis­su et le grain. Pré­cisé­ment parce qu’elles sont impar­faites, aléa­toires, pro­vi­soires, elles se pro­posent comme des témoignages fiables. » Cf. Francesco Caset­ti, « Les envi­ron­nements médi­aux entre haute et basse déf­i­ni­tion » in Francesco Caset­ti, Anto­nio Somai­ni (dir.), La haute et la basse déf­i­ni­tion des images. Pho­togra­phies, ciné­ma, art con­tem­po­rain, cul­ture visuelle, Milan / Udine, Mimé­sis, 2021, p. 255
↑3 Hito Stey­erl, « En défense de l’image pau­vre » (2009), trad. Frédéric Destribas, in Ibid., p. 35.
↑4 L’analogon désigne un élé­ment con­sti­tu­ant une analo­gie. Con­traire­ment au sché­ma, qui a pour objec­tif de syn­thé­tis­er et de sim­pli­fi­er sous une autre forme ce à quoi il ren­voie, l’analogon fonc­tionne par équiv­a­lence par­faite avec la chose désignée.
↑5 Christa Blüm­linger, Ciné­ma de sec­onde main. Esthé­tique du rem­ploi dans l’art du film et des nou­veaux médias, Paris, Klinck­sieck, 2013, p. 13.
↑6 On notera d’ailleurs la ségré­ga­tion plas­tique qui se met en place, chez Zem­mour, dans le choix des archives con­vo­quées : une bagarre dans une sta­tion de métro sera filmée au télé­phone portable, coupée rapi­de­ment et lais­sée indis­tincte, tan­dis que le château de Ver­sailles sera filmé à l’aide d’un drone, avec un plan d’une net­teté élo­quente.
↑7 Hito Stey­erl, op. cit., p. 34.