© Universal Pictures International France
Licorice Pizza

Licorice Pizza

de Paul Thomas Anderson

  • Licorice Pizza
  • États-Unis2021
  • Réalisation : Paul Thomas Anderson
  • Scénario : Paul Thomas Anderson
  • Image : Michael Bauman
  • Décors : Ryan Watson
  • Costumes : Mark Bridges
  • Montage : Andy Jurgensen
  • Musique : Johnny Greenwood
  • Producteur(s) : Sarah Murphy, Adam Somner, Paul Thomas Anderson
  • Production : Metro Goldwyn Mayer
  • Interprétation : Alana Haim (Alana Kane), Cooper Hoffman (Gary Valentine), Bradley Cooper (Jon Peters), Sean Penn (Jack Holden), Benny Safdie (Joel Wachs), Tom Waits (Rex Blau)...
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Date de sortie : 5 janvier 2022
  • Durée : 2h13

Licorice Pizza

de Paul Thomas Anderson

Valley Girl


Valley Girl

Licorice Piz­za, le neu­vième long-métrage de Paul Thomas Ander­son, tire son titre far­felu d’une chaîne de mag­a­sins de dis­ques basée en Cal­i­fornie du Sud, qui con­nut un franc suc­cès dans les années 1970. Le réal­isa­teur déclare volon­tiers que le nom de cette enseigne – lui-même emprun­té à un numéro d’Abbott & Costel­lo – lui évoque mieux que tout autre un imag­i­naire englouti ; celui de sa jeunesse dans la San Fer­nan­do Val­ley, où il vit tou­jours. L’un de ces mag­a­sins, à San Diego, four­nit d’ailleurs le cadre d’une scène de Fast Times at Ridge­mont High, teen movie culte d’Amy Heck­er­ling, ici revendiqué par Ander­son comme sa prin­ci­pale influ­ence aux côtés d’Amer­i­can Graf­fi­ti de George Lucas. Ce réc­it d’apprentissage, scan­dé par des tubes ou des raretés vin­tage qu’on dirait pro­gram­mées par un juke-box, est ain­si à la fois auto­bi­ographique et ultra référencé sur les plans filmique et musi­cal. D’où l’impression de décou­vrir une œuvre en forme de patch­work, un mon­tage aléa­toire de séquences dis­parates autant mis­es en sons qu’en scène. C’est qu’après le détour lon­donien de Phan­tom Thread, Ander­son reprend son explo­ration intime de Los Ange­les et de ses malé­fices hol­ly­woo­d­i­ens, dont la démys­ti­fi­ca­tion n’exclut pas des ravisse­ments plus triv­i­aux, sub­limés par la force du sou­venir.

Ma petite entreprise

Comme Phan­tom Thread, Licorice Piz­za débute par un flirt inat­ten­du, à ceci près que la dif­férence d’âge a rem­placé la dif­férence de classe : Gary Valen­tine (Coop­er Hoff­man, le fils de Philip Sey­mour Hoff­man) est un lycéen de 15 ans ; Alana Kane (Alana Haim, mem­bre du trio pop Haim), la ving­taine, est quant à elle l’assistante d’un pho­tographe sco­laire aux mains baladeuses. L’adolescent ray­onne d’une con­fi­ance un rien exces­sive pour un garçon de son âge, qu’il faut sans doute met­tre sur le compte de son expéri­ence d’enfant acteur. Sa car­rière sem­ble toute­fois faire du sur­place, à en juger par ses audi­tions infructueuses, et Gary, avant même d’avoir atteint sa majorité, songe déjà à sa recon­ver­sion. Nous sommes en Cal­i­fornie, en 1973, et tout naturelle­ment, il se réin­vente en self-made man, en faisant mon­tre d’un flair, voire d’un arriv­isme, qui le con­duira à miser coup sur coup sur le busi­ness des lits à eau puis celui des flip­pers, lesquels s’apprêtent à être légal­isés après avoir été assim­ilés dans un pre­mier temps à des machines à sous.

La machine à sous, c’est bien enten­du l’Amérique, dans laque­lle les pièces s’amoncellent comme un tas de rêves per­dus. Le rôle que tient Coop­er Hoff­man n’est d’ailleurs pas sans rap­pel­er celui du maître-chanteur cam­pé par son père dans Punch-Drunk Love, « Roi du mate­las » le jour et extorqueur la nuit venue des usagers du télé­phone rose. Mais l’heure est encore aux mal­adress­es d’une pre­mière idylle, qui s’expriment de manière désopi­lante lors d’un appel télé­phonique où la comédie roman­tique se teinte de grav­ité, un rival plus âgé s’étant entretemps imposé au détri­ment de Gary. Leur silence embar­rassé est emblé­ma­tique de la touchante bizarrerie d’Anderson vis-à-vis des femmes, sur lesquelles il con­tin­ue de pos­er le même regard empreint de fas­ci­na­tion et de gaucherie que son per­son­nage. Dans Licorice Piz­za, si l’amour n’est pas aus­si vache que dans Phan­tom Thread, où tous les coups étaient per­mis, y com­pris l’empoisonnement, il n’en reste pas moins un sport de com­bat, dont les épreuves se dis­putent sur tous les ter­rains : à pied (Gary et Alana sont sou­vent en train de courir, côte à côte ou à la recherche l’un de l’autre, soutenus dans leur élan par de mag­nifiques trav­el­lings latéraux) ; à moto, lors d’une cas­cade effec­tuée par une star ivre sur le déclin ; et enfin au volant d’un camion qui dévale silen­cieuse­ment Bev­er­ly Hills en marche arrière, moteur éteint, comme s’il glis­sait sur un tobog­gan.

Pizza Yolo

Cette dernière scène ren­voie à Boo­gie Nights où, déjà, une Corvette garée en pente per­me­t­tait d’échapper à la furie d’un deal­er local. À plus d’un titre, Licorice Piz­za pro­pose une relec­ture à la fois intimiste et débridée de ce film très démon­stratif, le deux­ième de PTA, qui avait assuré à son réal­isa­teur une notoriété inter­na­tionale. Eddie Adams (Mark Wahlberg) et Gary Valen­tine ont le même pro­fil d’ado « provin­cial » déter­miné à réus­sir quoi qu’il en coûte, si ce n’est que le pre­mier aspire à devenir une vedette (du porno), là où le sec­ond renonce à sa quête de notoriété pour des grat­i­fi­ca­tions plus immé­di­ates. De ces por­traits de hus­tlers, suinte une vision de la mas­culin­ité per­ver­tie par le cap­i­tal­isme, très éloignée de celle, iconique, exaltée par Taran­ti­no, dont les anti­héros – Djan­go, Cliff Booth –, peu­vent altér­er le cours même de l’Histoire. Chez Ander­son, les hommes font sou­vent preuve d’une intran­sigeance mon­strueuse dans leur méti­er (le prospecteur de There Will Be Blood, le cou­turi­er de Phan­tom Thread) ou s’enorgueillissent d’une viril­ité per­for­ma­tive ou hyper­trophiée (le gourou incel Frank T.J. Mack­ey dans Mag­no­lia, Eddie Adams et son mem­bre démesuré), tous ayant en com­mun une mécon­nais­sance de soi ver­tig­ineuse. Dans cette galerie de pan­tins gri­maçants, pren­nent place aujourd’hui Jon Peters (Bradley Coop­er, que l’on croirait sur­gi de Sham­poo) et Jack Hold­en (Sean Penn, dans une par­o­die de William Hold­en), dont les rodomon­tades, aus­si diver­tis­santes soient-elles, en dis­ent long sur les rav­ages de la cul­ture de la célébrité.

Chez Ander­son, les hommes sont aus­si d’éternels enfants, qui ne peu­vent s’émanciper qu’en met­tant fin à des rela­tions qua­si inces­tueuses avec leurs sœurs ou mères de sub­sti­tu­tion. Ici pour­tant, c’est Alana que sa famille omniprésente étouffe, con­fir­mant que les femmes ont changé de statut dans ce ciné­ma où elles ont longtemps occupé une place plus périphérique, depuis l’invocation de Shas­ta (Kather­ine Water­ston) dans Inher­ent Vice par une nar­ra­trice prénom­mée Sor­tilège. Après avoir révélé Vicky Krieps (Phan­tom Thread), le réal­isa­teur démon­tre une fois encore la direc­tion d’acteurs excep­tion­nelle dont il est capa­ble avec Haim, mer­veilleuse dans ce tout pre­mier rôle où elle brille par sa cinégénie et la pré­ci­sion de son jeu. À mesure que l’instinct d’entrepreneur de Gary prend le pas sur ses ambi­tions artis­tiques, Alana se fraie un chemin dans les cir­con­vo­lu­tions du réc­it, avec pour seule bous­sole la cer­ti­tude que cette rela­tion peut la révéler à elle-même. Peut-être ne sur­vivra-t-elle pas à la perte de leur inno­cence, déjà actée par l’entrée à l’âge adulte en pleine crise pétrolière et les désil­lu­sions poli­tiques endurées auprès d’un can­di­dat à la mairie de Los Ange­les (Ben­ny Safdie). Mais en mêlant jusqu’à les con­fon­dre la petite et la grande his­toire, Licorice Piz­za réen­chante ce moment charnière en se livrant à un col­lage de réminis­cences où le passé n’est jamais idéal­isé ou sim­pli­fié. La justesse de son évo­ca­tion tient à une mise en scène calée en per­ma­nence sur le rythme trép­i­dant de ce cou­ple, qui se cherche à tâtons dans une nuit illu­minée.

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