© Fandango/Sacher Film
Tre Piani

Tre Piani

de Nanni Moretti

  • Tre Piani
  • Italie, France2020
  • Réalisation : Nanni Moretti
  • Scénario : Nanni Moretti, Federica Pontremoli, Valia Santella
  • d'après : Trois étages
  • de : Eshkol Nevo
  • Image : Michele D’Attanasio
  • Décors : Paola Bizzarri
  • Costumes : Valentina Taviani
  • Son : Alessandro Zanon
  • Montage : Clelio Benevento
  • Musique : Franco Piersanti
  • Producteur(s) : Nanni Moretti, Domenico Procacci
  • Production : Sacher Films, Fandango, RAI Cinema, Le Pacte
  • Interprétation : Margherita Buy (Dora), Nanni Moretti (Vittorio), Alessandro Sperduti (Andrea), Riccardo Scamarcio (Lucio), Elena Lietti (Sara)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 10 novembre 2021
  • Durée : 1h59

Tre Piani

de Nanni Moretti

La tristesse durera toujours


La tristesse durera toujours

« Pourquoi soudain cet endroit me sem­ble si triste ? », s’interroge Dora (Margheri­ta Buy) en obser­vant l’immeuble dont elle occupe le dernier étage. Dans Jour­nal intime, Nan­ni Moret­ti rêvait d’un film com­posé de panoramiques sur des maisons et c’est pré­cisé­ment sur la façade d’un immeu­ble que s’ouvre Tre Piani, son qua­torz­ième long-métrage. Mais ici, plus de mou­ve­ments de caméra ni de musique eupho­risante : le bâti­ment sem­ble en effet bien triste et ses habi­tants, on le décou­vre vite, le sont tout autant, sinon davan­tage. La fil­mo­gra­phie de Moret­ti affiche une telle cohérence qu’on en oublierait presque les virages qu’a déjà opérés le cinéaste, dont le plus sig­ni­fi­catif (La Cham­bre du fils, Palme d’or en 2001) con­sis­tait déjà à se détourn­er de la caus­tic­ité de la satire pour embrass­er le mélo­drame. À l’évidence, Tre Piani s’écarte en grande par­tie des précé­dents films du réal­isa­teur (même s’il partage avec Mia Madre et La Cham­bre du fils une cer­taine austérité esthé­tique, entre autres points com­muns), mais les rumeurs d’une rup­ture franche, voire d’un effon­drement total dont une par­tie de la cri­tique s’est fait l’écho suite à sa présen­ta­tion can­noise, s’avèrent en par­tie infondées.

Le sen­ti­ment de rup­ture tient prin­ci­pale­ment à la nature même du pro­jet, adap­ta­tion d’un roman d’Eshkol Nevo qui éloigne Moret­ti de l’inspiration très per­son­nelle de ses précé­dentes réal­i­sa­tions et signe la dis­pari­tion du pro­tag­o­niste sur lequel elles repo­saient, au prof­it d’un réc­it choral assez désta­bil­isant. La soli­tude, le mal-être et l’inadéquation, thèmes chers au cinéaste, se dilu­ent dans les trois étages de l’immeuble où vivent trois familles frap­pées par le mal­heur et la divi­sion. Cette éton­nante dis­per­sion ne va pas sans un cer­tain affaib­lisse­ment de la portée mélo­dra­ma­tique du réc­it et explique sans doute l’échec relatif du film, spec­ta­cle étrange­ment dévi­tal­isé d’une lente réc­on­cil­i­a­tion après le trau­ma ini­tial (Tre piani s’ouvre sur un dou­ble choc : une voiture qui s’encastre dans la façade de l’immeuble, puis une petite fille qui dis­paraît en pleine nuit avec un vieux voisin). Signe le plus appar­ent de ce ralen­tisse­ment général­isé : par une sorte de fatigue de la com­mu­ni­ca­tion, le lan­gage est ici ramené à une fonc­tion pure­ment infor­ma­tive, alors que les inter­ac­tions les plus intens­es sont sou­vent réduites à de sim­ples échanges de regards.

Le réc­it laisse ain­si le sen­ti­ment d’un délite­ment qui opér­erait moins à l’échelle d’une fil­mo­gra­phie (dans laque­lle Tre Piani occu­pera sans doute une place mineure, mais pas déshon­o­rante) qu’à l’intérieur du film lui-même. La perte de repères qui affecte les per­son­nages – un père obsédé par l’idée que sa fille ait pu être vic­time d’abus sex­uels, une jeune femme inquiète de recon­naître les pre­miers symp­tômes d’une mal­adie hérédi­taire, des par­ents con­fron­tés au crime com­mis par leur fils – se traduit à l’écran par une forme de paralysie de la mise en scène, tout en mou­ve­ments de caméra à peine per­cep­ti­bles et lents fon­dus au noir qui instal­lent le spec­ta­teur dans une atmo­sphère qua­si spec­trale. En asso­ciant le thème de la décom­po­si­tion de la famille à un dépouille­ment formel et nar­ratif, Nan­ni Moret­ti livre un objet d’une sécher­esse inédite, mais aus­si d’une grande noirceur, où cha­cun sem­ble ne tenir qu’à un fil, prêt à dis­paraître, presque à s’é­va­por­er, à la faveur d’un rac­cord ou d’une longue ellipse.

Faux espoir

Tre Piani gagne toute­fois en den­sité dans une dernière par­tie qui nous ramène peu à peu vers le ter­rain plus fam­i­li­er d’une morale human­iste, jusqu’à une scène de bal en pleine rue qui fait directe­ment écho aux pre­miers films du cinéaste. Pour repren­dre les mots de Dora, il s’agit pour Moret­ti de mon­tr­er que « le monde, c’est plus que cet immeu­ble », d’où le mou­ve­ment final du scé­nario vers l’extérieur et une forme de réc­on­cil­i­a­tion générale. Un opti­misme un peu facile, mais qui trou­ve pré­cisé­ment son intérêt en ce qu’il échoue à se déploy­er véri­ta­ble­ment, con­cur­rencé à l’intérieur du film par les signes d’une tristesse per­sis­tante (des mes­sages lais­sés sur le répon­deur d’un mort, l’image d’un cor­beau sur un berceau, les bénév­oles d’une asso­ci­a­tion con­traints de fuir l’assaut d’une man­i­fes­ta­tion raciste). Même lorsque Dora tourne le dos à la raideur de Vit­to­rio pour affirmer sa pro­pre « façon de vivre », l’ombre de son défunt mari (inter­prété par Nan­ni Moret­ti, dans la peau d’un juge intran­sigeant) con­tin­ue de plan­er sur le film. Son humeur som­bre et sa rigueur inébran­lable imprèg­nent tous les fils du réc­it : Lucio qui s’accroche à ses soupçons, Gior­gio qui refuse le par­don à son frère, Andréa qui con­tin­ue de rejeter sa mère, etc.

À cet égard, la dernière image du film – un échange de regards enfin apaisés entre une mère et son fils – dément de manière un peu arti­fi­cielle la tonal­ité pro­fondé­ment pes­simiste de Tre Piani. Con­sid­érant que l’étonnante noirceur du film est ce qui le rend à la fois peu aimable et intri­g­ant, on préfér­era retenir le plan qui clôt la scène précé­dente : une petite fille se retourne vers le pare-brise arrière d’une voiture pour regarder s’éloigner un cortège de danseurs et, par une soudaine vue de l’esprit, voit pass­er l’image fan­tas­mée de sa mère. Une appari­tion éthérée qui sug­gère à la fois la sérénité retrou­vée de la mère et l’émergence d’un pre­mier symp­tôme de la mal­adie chez la fille. Bien qu’il s’efforce de pro­gress­er vers une morale de la réc­on­cil­i­a­tion entre les êtres, Tre Piani nous livre mal­gré lui un con­stat plus amer : d’étage en étage et de généra­tion en généra­tion, c’est tou­jours la douleur qui se trans­met avant le reste.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Palombella Rossa
Palombella Rossa
Vers un avenir radieux
Vers un avenir radieux
Vers un avenir radieux
Vers un avenir radieux
Tre Piani
Tre Piani
Nanni Moretti, l’intransigeant (2)
Nanni Moretti, l’intransigeant (2)
Nanni Moretti, l’intransigeant (1)
Nanni Moretti, l’intransigeant (1)
Santiago, Italia
Santiago, Italia
Mia Madre
Mia Madre
Mia Madre
Mia Madre
Habemus Papam
Habemus Papam
Nanni Moretti
Nanni Moretti
Habemus Papam
Habemus Papam