« La Méditer­ranée a son trag­ique solaire qui n’est pas celui des brumes. » [1] Sous la lumière du paysage sicilien, dont la clarté con­traste avec la mélan­col­ie des pro­tag­o­nistes d’Il mio cor­po, Michele Pen­net­ta dresse les por­traits inter­posés de deux êtres éloignés, qui n’ont en com­mun que leur désir de fuir une dure réal­ité. Le film s’ouvre sur le vis­age endor­mi d’Oscar, jeune garçon au regard ténébreux et fatigué, appuyé con­tre la vit­re d’une camion­nette, son corps aban­don­né aux sec­ouss­es du moteur ; c’est le début d’une longue journée qu’il passera dans une décharge avec son père et son frère à la recherche des bouts de fer­railles qui font le gagne-pain de sa famille. Quelques séquences plus tard, la scène se rejoue, mais cette fois-ci en s’attardant sur le vis­age de Stan­ley, jeune réfugié nigérien, endor­mi con­tre la vit­re d’un bus, après avoir fait le ménage dans une église en échange de quelques cours­es.

Pen­net­ta filme ces per­son­nages réels caméra à l’épaule, pour se tourn­er davan­tage vers leurs corps que leurs pro­pos, qui se font rares. Le regard du réal­isa­teur, en retrait mais empathique, donne à sen­tir le poids qui pèse sur leurs épaules : pour Oscar, celui d’être arraché à son enfance, et pour Stan­ley le fardeau de l’exil et de la soli­tude, redou­blée quand son ami et colo­cataire dis­paraît suite à l’annonce du rejet de sa demande d’asile. Le mon­tage par­al­lèle, qui rap­proche et met en ten­sion leurs des­tins, cherche moins à tiss­er des liens nar­rat­ifs qu’à créer des cor­re­spon­dances sen­si­bles et émo­tion­nelles. Dans le même mou­ve­ment, l’ellipticité du réc­it et sa focal­i­sa­tion sur des scènes-clés du quo­ti­di­en accor­dent un car­ac­tère uni­versel à la dif­fi­culté des per­son­nages à trou­ver leur place, au sein de sa famille pour Oscar et au sein de la société pour Stan­ley.

Si le film court le risque de se con­tenter d’un con­stat sans appel sur les souf­frances dont il témoigne, quelques rares scènes solaires per­me­t­tent aux deux fig­ures d’exister en dehors de leur dure con­di­tion (la scène du vélo pour Oscar, les scènes de la baig­nade ou de la danse pour Stan­ley). C’est en recourant à la fic­tion que ce film hybride déploie une dimen­sion qua­si onirique, en per­me­t­tant de faire advenir la ren­con­tre qui n’aurait pas pu s’effectuer autrement : un point de lumière sur­git de l’obscurité à tra­vers la lampe torche de Stan­ley avant de crois­er le halo de celle d’Oscar ; puis, lors d’une séquence d’une belle sim­plic­ité, on retrou­ve les deux corps au repos, Oscar allongé dans le lit de Stan­ley et lui assis à ses côtés. L’apaisement de cette image presque men­tale (par l’impression d’irréalité qu’elle pro­cure) est atténué par le rap­pel à la réal­ité d’Oscar que l’on revoit endor­mi dans la camion­nette comme au début du film, cette fois-ci sous l’air de Sta­bat Mater de Per­golèse. Mal­gré la dimen­sion fatidique de cette fin, ce qui sub­siste est la lumière émanant des pro­tag­o­nistes ; une lumière qui, espérons-le, con­tin­uera de les habiter au-delà du dénoue­ment.

Notes

Notes
↑1 Albert Camus, L’été, Paris, Gal­li­mard, 1959, p. 75.