© Epicentre Films
Un soupçon d’amour

Un soupçon d’amour

de Paul Vecchiali

  • Un soupçon d’amour
  • France2020
  • Réalisation : Paul Vecchiali
  • Scénario : Paul Vecchiali
  • Image : Philippe Bottiglione
  • Son : Antoine Bonfanti
  • Montage : Vincent Commaret
  • Musique : Roland Vincent
  • Producteur(s) : Paul Vecchiali
  • Production : Dialectik, QP2
  • Interprétation : Marianne Basler (Geneviève Garland), Fabienne Babe (Isabelle Barflot), Jean-Philippe Puymartin (André Garland), Ferdinand Leclère (Jérôme Garland), Pierre Sénélas (Pierre Nélasse)...
  • Distributeur : Epicentre Films
  • Date de sortie : 9 septembre 2020
  • Durée : 1h32

Un soupçon d’amour

de Paul Vecchiali

Mirage de la vie


Mirage de la vie

La fin d’Un soupçon d’amour est un recom­mence­ment. Elle invite aus­sitôt à revoir le film de Paul Vec­chiali à l’aune d’une révéla­tion douloureuse lev­ant le voile d’étrangetés qui, à cer­tains endroits, recou­vrait le réc­it. Un corps que l’on croy­ait présent était donc en réal­ité absent. Tout le monde (mari, amies, col­lègues, quidams) jouait à faire sem­blant et, par pré­cau­tion ou facil­ité, men­tait. Tenir un rôle en con­nais­sance de cause : une sinécure pour Geneviève Gar­land (Mar­i­anne Basler) et son mari André (Jean-Philippe Puy­martin), acteurs et parte­naires sur les planch­es où ils répè­tent Andro­maque [ref]Un écho d’emblée poignant à Femmes Femmes et aux impro­vi­sa­tions racini­ennes du per­son­nage incar­né par Sonia Saviange, la sœur du cinéaste frap­pée par un drame per­son­nel sim­i­laire à celui de Geneviève, aujourd’hui décédée et à qui Un soupçon d’amour est dédié.[/ref]. Leur enfant de 12 ans, Jérôme (Fer­di­nand Leclère), tou­sse à n’en plus finir et chaque nou­velle quinte résonne comme une sen­tence fatale. À tel point que Geneviève décide un jour de tout quit­ter pour se ressourcer et s’occuper exclu­sive­ment de son fils malade. Par­tie en vil­lé­gia­ture dans son vil­lage natal, elle aban­donne son époux aux bras de sa maîtresse Isabelle (Fabi­enne Babe), sa meilleure amie qui a tôt fait de la rem­plac­er égale­ment sur scène. Emprun­tant ain­si à la comédie et au mélo­drame, la trame d’Un soupçon d’amour mélange les gen­res en les accor­dant entre eux comme un grand chef accorde mets et vins, avec ce « soupçon » de lib­erté et de dés­in­vol­ture qui donne toute sa saveur, suave et dis­tin­guée, à un ensem­ble riche­ment com­posé et fer­me­ment tenu à une ligne dra­ma­tique rec­tiligne.

On connaît la chanson

Comme sou­vent, il arrive aus­si que l’on chante chez Vec­chiali ; mal ou bien, peu importe, puisqu’on chante comme on vit, sur la corde et par­fois à con­tretemps. À l’instar de Geneviève et Isabelle qui se don­nent en spec­ta­cle devant un parterre de con­vives (dont le cinéaste en per­son­ne) comme sur une scène de Broad­way, ici mod­este­ment cir­con­scrite à une ter­rasse ensoleil­lée du sud de la France. La notion de jeu prend alors tout son sens : elle con­siste pré­cisé­ment à s’amuser et à endoss­er un rôle – et à s’amuser de ce rôle de femmes fatales com­plices aus­sitôt endossé. Décalée, son­nant volon­taire­ment faux (ce faux qui chez Vec­chiali par­ticipe d’une ruse pour accéder au vrai), cette théâ­tral­ité for­cée par­ticipe toute­fois de la volon­té d’égaliser toutes les dimen­sions du réc­it et de con­tenir, comme les larmes de son héroïne à plusieurs repris­es, le moin­dre débor­de­ment intem­pes­tif. Si rup­tures (de style, de ton) il y a par­fois, elles s’insèrent volon­tiers dans un mou­ve­ment con­tinu qui tend à en gom­mer les effets. À l’image d’un film minu­tieux et par­faite­ment équili­bré qui, plutôt que de répon­dre à un appétit sans bornes, revendique un goût pronon­cé pour une sci­ence de l’agencement idoine, comme si de la (bonne) mesure nais­sait la (juste) démesure de son sujet. D’où la grande sérénité qui émane d’Un soupçon d’amour, œuvre de gourmet plutôt que gour­mande, dont la tra­jec­toire intime et secrète épouse pour­tant celle d’une obses­sion trag­ique défi­ant l’entendement.

Deux séquences admirables autour d’une table, une de sépa­ra­tion, l’autre de retrou­vailles, met­tent en exer­gue l’art de la nuance du cinéaste et les fines vari­a­tions de ten­sion qui le sous-ten­dent. La pre­mière, située au début du film, voit les deux époux boire un verre de rouge et manger une omelette, un plat qui néces­site, au sens pro­pre et fig­uré, de cass­er des œufs. Vec­chiali fait usage d’un même humour mor­dant avec les dia­logues : entre deux bouchées, une allu­sion à La Mégère apprivoisée pointe de manière lit­térale la posi­tion à laque­lle Geneviève souhaite échap­per, une volon­té de dom­i­na­tion qui opère aus­si à tra­vers le soin porté à ses gestes (elle se sert sys­té­ma­tique­ment en pre­mier). Mais loin de s’atteler à un traité d’émancipation, la caméra laisse plutôt percer les hési­ta­tions d’une femme résolue et cepen­dant vul­nérable, celle d’une mère-courage cher­chant à repren­dre pied dans un quo­ti­di­en assour­di par l’incompréhension et le vide. Avant d’ordonner à son mari de faire la vais­selle, elle lui rap­pelle ain­si de ne pas oubli­er qu’elle l’aime, une injonc­tion trou­blante car cette fois-ci autant adressée à lui qu’à elle-même. Plus loin, une autre séquence dans un bar procède d’un souci iden­tique de l’ambivalence. Elle réu­nit une amie d’enfance de Geneviève et son amour de jeunesse, ren­tré dans les ordres suite à leur rup­ture. Tous deux évo­quent des sou­venirs com­muns avec la future actrice de renom, révélant cer­tains traits de son car­ac­tère, notam­ment sa propen­sion à trou­ver refuge, voire à se per­dre dans son imag­i­naire. Ces con­fi­dences, pour­tant ini­tiale­ment joyeuses, sus­ci­tent bien­tôt l’embarras chez les deux per­son­nages, qu’ils feignent mal­adroite­ment de dis­simuler en grig­no­tant un toast ou en sirotant du Por­to. Ici encore, le geste révèle autant qu’il con­tient. Il évite toute forme de drama­ti­sa­tion trop pronon­cée et laisse plutôt l’émotion affleur­er en douceur, au détour d’un silence ou d’une phrase, comme elle se hissera sub­tile­ment de scène en scène jusqu’à l’ultime plan du film : celui, superbe, du vis­age de Mar­i­anne Basler, encore par­cou­ru de courants con­tra­dic­toires mais que la soudaine réal­ité éclaire à la lumière de la résilience.

L’ombre d’un doute

De toute évi­dence, la révéla­tion sur laque­lle se referme Un soupçon d’amour n’en est pas vrai­ment une. Un corps fait défaut d’emblée. La réus­site du film de Vec­chiali, son suprême tour de passe-passe, tient au fait que, mal­gré tout, per­son­nages et spec­ta­teurs feignent de ne pas savoir et de ne pas voir, moins par déni que pour entretenir un désir com­mun et vital de fic­tion. Le sur­gisse­ment de la réal­ité men­ace toute­fois con­stam­ment de le faire s’écrouler. En cela Vec­chiali rend avec Un soupçon d’amour un hom­mage boulever­sant d’humilité à Dou­glas Sirk, cinéaste du secret bien gardé s’il en est. Comme chez le maître du mélo­drame hol­ly­woo­d­i­en, l’exil de la vie dans la représen­ta­tion ne dure qu’un temps, car celui-là finit tou­jours par dévor­er le présent – une vérité que n’avait pas man­qué de rap­pel­er, sur le ton de la devinette, l’amie d’enfance de Geneviève. Un plan, sim­ple et beau, dit encore com­bi­en ce temps « mange ce qui est der­rière lui et pro­jette ce qui est devant lui » : immo­bile face à la caméra, Geneviève explique patiem­ment à Jérôme pourquoi elle refuse de l’amener à l’école (elle veut lui éviter les moqueries de ses petits cama­rades), tan­dis qu’il passe furtive­ment en courant der­rière elle, avant de dis­paraître du cadre sans toute­fois couper le fil de la con­ver­sa­tion, comme s’il était encore là et déjà ailleurs. Se pro­jeter devant soi implique de pro­longer la course du temps, lequel s’enfuit sans cess­er de nous regarder (une coupe subite et un plan isolé de Jérôme le mon­tre reti­rant ses lunettes pour mieux la voir). Tout le dilemme et la déchirure du per­son­nage de Geneviève peu­vent alors se lire ici : laiss­er grandir son fils (dans son esprit) revient aus­si à le laiss­er défini­tive­ment par­tir (dans la réal­ité) et à se libér­er de l’emprise du temps.

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