Pourquoi donc White Riot, le doc­u­men­taire de Rubi­ka Shah con­sacré au mou­ve­ment con­tes­tataire « Rock Against Racism », s’ouvre-t-il sur « Lon­don Call­ing » des Clash ? Si l’on pose la ques­tion, c’est qu’en sus de l’anachronisme (le morceau est sor­ti en décem­bre 1979, tan­dis que les faits d’armes du mou­ve­ment con­tre les séides néo-nazies du Nation­al Front se sont étalés de 1976 à 1978) et de l’incompatibilité entre le mes­sage d’espoir porté par la cam­pagne de Red Saun­ders (le fon­da­teur de « R.A.R. ») et le texte apoc­a­lyp­tique de Joe Strum­mer, le générique d’ouverture met en évi­dence une vision stricte­ment événe­men­tielle de l’histoire qui con­stitue son prin­ci­pal défaut. En débu­tant ain­si, le film préfère employ­er un sym­bole (« Lon­don Call­ing » n’est-il pas devenu, de films en pub­lic­ités, l’hymne de la cap­i­tale bri­tan­nique pour le reste du monde ?) au détri­ment de la pré­ci­sion de l’analyse his­torique. Le prob­lème se trou­ve décu­plé lorsque affleure l’un des sujets prin­ci­paux du film, à savoir la ren­con­tre vio­lente entre deux per­spec­tives con­tra­dic­toires au sein du mou­ve­ment punk : d’un côté, le nihilisme, large­ment appré­cié des class­es pop­u­laires blanch­es, du « No Future » scan­dé par les Sex Pis­tols dans « God Save The Queen » – mot d’ordre dont les ini­tiales réson­nent étrange­ment avec celles du par­ti nation­al­iste d’Enoch Pow­ell (N.F.) ; de l’autre, la prox­im­ité de groupes tels que The Selecters ou les géni­aux X‑Ray Spex avec l’Anti Nazi League et le courant post­colo­nial (la présence d’un dis­cours de Stu­art Hall, clef de voûte des cul­tur­al stud­ies, n’a rien d’anodin). Reste que le mon­tage d’images d’archives ne met presque pas en per­spec­tive cette ques­tion, s’en ten­ant à con­damn­er hâtive­ment le détourne­ment de l’imagerie nazie par les musi­ciens punks (pho­tos de Sid Vicious et Siouxsie Sioux à l’appui), sans expli­quer la fonc­tion sub­ver­sive – et donc para­doxale­ment libéra­toire – de cette util­i­sa­tion de signes forte­ment con­notés dans un pays qui n’a jamais con­nu l’occupation.

Dans cette per­spec­tive, White Riot ne réus­sit pas tout à fait à ren­dre compte du bouil­lon­nement créatif de la péri­ode punk et de son appel au ren­verse­ment des valeurs, notion pour­tant cap­i­tale dans l’esthétique du fanzine Tem­po­rary Hard­ing (l’organe de presse du « R.A.R. ») auquel il rend régulière­ment hom­mage. La réu­til­i­sa­tion de son style graphique ne vise en effet qu’à met­tre en évi­dence la vivac­ité et l’inventivité de ses auteurs à l’époque, sans suiv­re pour autant leur chemin. Il est en cela regret­table que l’avancée du réc­it soit indexée sur une pro­gres­sion unique­ment chronologique et une accu­mu­la­tion de témoignages, choix d’autant moins judi­cieux qu’il con­traste avec l’audace des illus­tra­teurs qui par­ve­naient à téle­scop­er les styles et les épo­ques par la com­po­si­tion de pages évo­quant autant des avis de recherche que les pho­togra­phies des cadavres de com­mu­nards. On saura toute­fois gré au mon­tage d’opérer par­fois quelques rap­proche­ments judi­cieux, tels que ce con­cert des Clash vu à tra­vers une télévi­sion en car­ton, dont l’écran réap­pa­raî­tra ensuite pour don­ner à voir les chants des électeurs du N.F. Se des­sine dans cette rime visuelle le rôle qu’a pu revêtir le renou­veau de la con­tre-cul­ture dans une société bri­tan­nique en crise : con­tre les chants mar­ti­aux des fas­cistes, seule la défer­lante du punk rock s’est révélée à même de cou­vrir et réduire au silence les par­ti­sans d’Enoch Pow­ell. C’est quand il met en évi­dence que la force de frappe de « Rock Against Racism » repo­sait avant tout sur la con­ju­gai­son entre mil­i­tan­tisme et séduc­tion, opérée par quelques-uns des « only bands that mat­tered » de l’époque, que White Riot parvient à con­va­in­cre. Pour appréci­er ce doc­u­men­taire à sa (mod­este) valeur, sans doute faut-il envis­ager d’un seul ten­ant ses deux facettes con­tra­dic­toires : à la fois élégie pour les acteurs d’une époque un peu oubliée de l’histoire du rock (qui se sou­vient aujourd’hui du Tom Robin­son Band, présen­té comme le groupe phare du célèbre con­cert à Vic­to­ria Park ?), et doc­u­ment sur l’acte de nais­sance de luttes con­tes­tataires (« R.A.R. » défendait les minorités eth­niques, mais aus­si les droits LGBT), aujourd’hui au cen­tre de notre vie poli­tique.