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Le Sel des larmes

Le Sel des larmes

de Philippe Garrel

  • Le Sel des larmes
  • France2018
  • Réalisation : Philippe Garrel
  • Scénario : Philippe Garrel, Jean-Claude Carrière, Arlette Langmann
  • Image : Renato Berta
  • Décors : Emmanuel de Chauvigny
  • Costumes : Justine Pearce
  • Son : Guillaume Sciama
  • Montage : François Gédigier
  • Musique : Jean-Louis Aubert
  • Producteur(s) : Edouard Weil, Laurine Pelassy
  • Production : Rectangle Productions
  • Interprétation : Logan Antuofermo (Luc), Oulaya Amamra (Djemila), André Wilms (Le père de Luc), Louise Chevillotte (Geneviève), Souheila Yacoub (Betsy)...
  • Distributeur : Ad Vitam
  • Durée : 1h40

Le Sel des larmes

de Philippe Garrel

Géométrie imparfaite


Géométrie imparfaite

Dans la droite ligne des derniers films de Philippe Gar­rel (La Jalousie, L’Ombre des femmes et L’Amant d’un jour), Le Sel des larmes s’ouvre sur une poignée de scènes con­juguant une minu­tie de l’écriture avec une extra­or­di­naire atten­tion portée aux gestes des acteurs et aux émo­tions qui affleurent sur leurs vis­ages. Tout part d’une ren­con­tre, et plus pré­cisé­ment d’un embranche­ment de tra­jec­toires : au tout début, Luc (Logann Antuofer­mo), appren­ti ébéniste mon­té sur Paris pour pass­er le con­cours de l’École Boulle, sort d’une gare avant de s’engouffrer dans une bouche de métro. Le plan suiv­ant nous le mon­tre encore en déplace­ment : devant un arrêt de bus, il observe Djemi­la (Oulaya Amam­ra) qui, sur le trot­toir d’en face, va dans la direc­tion opposée. Ce qui suit, à savoir une scène de coup de foudre, s’apparente à un pré­cip­ité de la forme ciselée que la mise en scène gar­reli­enne a épousée ces dernières années. Les acteurs, d’abord : le choc qui saisit les deux per­son­nages ne tran­spire que par le désen­lace­ment embar­rassé de leurs regards – sitôt qu’ils se croisent, leurs yeux se détour­nent pour mieux se chercher de nou­veau, à la dérobée. La scène, mag­nifique, donne à voir Oulaya Amam­ra comme pour la pre­mière fois, tant son jeu, à rebours de la débauche d’énergie car­ac­térisant son per­son­nage dans Divines, se fonde sur une fébril­ité et une ouver­ture totale à ce qui l’entoure. Le découpage, ensuite : tout le seg­ment réu­nis­sant ces deux per­son­nages, de loin le plus réus­si, tra­vaille une pas­sion d’emblée entravée par la récur­rence de lignes qui à la fois unis­sent les per­son­nages et corsè­tent leurs étreintes. Un pas­sage pié­ton en arrière-plan reliant leurs vis­ages, le pull marin de la jeune femme, ou encore le papi­er peint qui tapisse la cham­bre où les amants vivent une pre­mière fois avortée : l’omniprésence de ces stri­ures fait rimer pas­sion avec obsta­cle, les étreintes brûlantes de Luc et de Djemi­la sem­blant comme buter sur une force invis­i­ble qui les empêche de s’aimer tout à fait pleine­ment. Autrement dit, Gar­rel filme la ren­con­tre comme une dynamique, ce qui explique d’un côté la réus­site écla­tante de ce seg­ment, qui con­dense les idées d’écriture les plus fines du film, et de l’autre la décep­tion (rel­a­tive par endroits, mais glob­ale­ment franche) émanant des deux autres.

C’est que Le Sel des larmes prend, dans un sens, la forme d’un roman d’apprentissage organ­isé autour de dif­férentes ren­con­tres – Djemi­la, donc, Geneviève (Louise Chevil­lotte) puis Bet­sy (Souheila Yacoub), mais dont le véri­ta­ble fil con­duc­teur, plus ou moins secret (le film s’achève là-dessus), serait la rela­tion qu’entretiennent Luc et son père (André Wilms). Cette struc­ture tri­par­tite, assez iné­gale, souf­fre ici d’une fas­ci­na­tion un peu creuse pour le corps sculp­tur­al de Chevil­lotte, qui repose sur une logique de grand écart (à un corps impos­si­ble à désha­biller suc­cède une nudité écla­tante), et là d’un relâche­ment du mon­tage, beau­coup plus resser­ré et économe dans les précé­dents films du cinéaste. Entre des scènes qui tombent comme un cheveu sur la soupe (le plan où Luc et deux de ses amis évo­quent une vis­ite chez des pros­ti­tuées) et d’autres petites actions décon­nec­tées du reste (ce pas­sage mal­adroit où la bande de Luc manque de se faire agress­er à la sor­tie d’une boîte de nuit, ou cette fila­ture d’une incon­nue), le film sem­ble se pour­suiv­re sans réel cap de mise en scène, loin de la rigueur qui dic­tait son pre­mier mou­ve­ment. Le trait du Gar­rel dernière manière paraît, cette fois-ci, moins assuré ; sous la petite musique (celle de Jean-Louis Aubert) et le beau noir et blanc de Rena­to Berta, pointe un amol­lisse­ment de la forme, impéri­ale par inter­mit­tence, et éton­nement emprun­tée ailleurs. Drôle de film, un peu frus­trant, aus­si déséquili­bré que mag­nifique locale­ment, qui mar­que peut-être un coup d’arrêt pour le sys­tème récem­ment si bien rodé de Philippe Gar­rel.

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