À quelle « colonie » ren­voie le titre du pre­mier long-métrage de Geneviève Dulude-De Celles ? De prime abord, le terme sem­ble désign­er la petite com­mu­nauté de pré-ado­les­cents dont le film aus­culte l’or­gan­i­sa­tion et les fluc­tu­a­tions, alors que la jeune et farouche Mylia (Emi­lie Bierre) fait son entrée dans un étab­lisse­ment sec­ondaire (l’équiv­a­lent québé­cois du col­lège et du lycée). L’at­ten­tion prêtée ici et là par la réal­isatrice pour capter quelques rites de pas­sage (les devoirs faits entre amis, les soirées, les pre­mières expéri­ences sex­uelles) rend autant man­i­feste l’in­flu­ence d’une méth­ode issue du doc­u­men­taire[1] qu’elle souligne la prég­nance d’un cer­tain académisme directe­ment hérité du ciné­ma indépen­dant améri­cain (longue focale, caméra portée, pri­mat de la con­tem­pla­tion sur l’ac­tion). L’in­trigue, qui repose pour l’essentiel sur le rap­proche­ment sen­ti­men­tal entre Mylia et Jim­my (Jacob Whit­e­duck-Lavoie), un jeune autochtone qui habite une réserve près de chez elle, sug­gère toute­fois un autre sens, plus explicite­ment poli­tique, du mot de colonie : c’est cette fois à la cam­pagne québé­coise elle-même qu’il fait référence, terre colonisée dont se sont vus dépos­sédés ses pre­miers habi­tants, les Indi­ens Abé­nakis. En faisant de la ren­con­tre entre ces deux soli­tudes le nœud de son réc­it, Une colonie envis­age le col­lec­tif moins du point de vue de ses rouages que de ses marges, quitte à réduire son pro­pos à un plaidoy­er naïf et ado­les­cent en faveur des exclus, à grand ren­fort de phras­es sen­ten­cieuses (« Si je deviens un jour comme les autres, s’te plaît, tue-moi »).

« Fuir ! là-bas, fuir ! »

C’est là le prob­lème prin­ci­pal du film : s’il met en évi­dence que toute com­mu­nauté se fonde sur la mise à l’é­cart de cer­tains de ses mem­bres, ce proces­sus n’est jamais envis­agé que de l’ex­térieur. Il inter­dit en ce sens à Mylia de saisir le fonc­tion­nement du corps social dans toute son épais­seur, et donc de pren­dre en main son exis­tence autrement qu’en assumant sa mar­gin­al­ité. Ain­si de deux scènes en miroir, situées à l’ou­ver­ture et au dernier tiers du film : la pre­mière mon­tre la petite sœur de Mylia, Camille (Irlande Côté), aux pris­es avec une bande d’en­fants venus l’hu­m­i­li­er, tan­dis que dans la sec­onde, l’ado­les­cente se trou­ve prête à quit­ter la piste de danse lors d’une soirée d’Hal­loween. Si leur con­texte dif­fère com­plète­ment, elles sont néan­moins con­stru­ites autour d’une même dynamique : le groupe y prend la forme d’un cer­cle bal­ayé par un ou plusieurs panoramiques, de manière à anonymiser l’ensem­ble de ses mem­bres, si bien que l’al­ter­na­tive lais­sée à Mylia con­siste, chaque fois, à pren­dre part à un rit­uel qui la répugne ou bien à se tenir à l’é­cart[2]. S’ou­vrant sur un con­stat d’im­puis­sance (Mylia s’est révélée inca­pable d’aider sa sœur) pour se clore sur le spec­ta­cle d’une sin­gu­lar­ité enfin assumée (elle quitte fière­ment la fête), Une colonie porte ain­si en tri­om­phe, peut-être mal­gré lui, une cer­taine idée du désen­gage­ment au sein de l’arène sociale.

Cet hori­zon apoli­tique est d’autant plus regret­table que, l’espace de deux très beaux plans, le film fait pour­tant de l’indécision de son héroïne son véri­ta­ble sujet. Par deux fois, Mylia se trou­ve en effet à l’in­térieur d’un lieu où s’or­gan­ise la vie de la com­mu­nauté (une salle de classe, puis un bus sco­laire), le regard tourné vers une vit­re, en direc­tion de per­son­nages sym­bol­isant la mar­gin­al­ité (un groupe d’hand­i­capés men­taux, puis Camille – traitée juste­ment de « débile » plus tôt dans le film). Par un habile jeu de reflet, les lignes de son vis­age bot­ti­cel­lien s’estom­pent alors au point de devenir imper­cep­ti­bles, effacées par la rela­tion dialec­tique tis­sée par le plan entre le Même et l’Autre. En somme, s’af­firmer comme indi­vidu aurait sup­posé que la jeune fille gag­nât en épais­seur sans appartenir pour autant à l’un des deux par­tis dans lesquels elle ne se recon­naît pas. Issue que le film, hélas, n’en­vis­agera jamais.

Notes

Notes
↑1 Impres­sion ren­for­cée par la genèse du film, lequel a été réal­isé à la suite du doc­u­men­taire Bien­v­enue à F.L., qui pre­nait déjà pour objet les inter­ac­tions d’un groupe de jeunes au sein d’une école sec­ondaire.
↑2 Cette bina­rité est thé­ma­tisée explicite­ment au mitan du film, lorsque Jim­my évoque l’his­toire d’une pho­togra­phie réussie pré­cisé­ment parce qu’elle « débor­de les lim­ites », avant de planter son bâton à la périphérie d’un cer­cle que Mylia a dess­iné dans la terre.