Cloué au lit avec une clope au bec, un malade rel­a­tive­ment âgé retrace sa vie à Vic, jeune Améri­cain d’origine russe qui l’é­coute atten­tive­ment avant de repar­tir. Un peu plus tard, Vic passe chercher la pre­mière per­son­ne hand­i­capée qu’il doit trans­porter dans son minibus : un homme obèse qui, sur le chemin, est pris d’une log­or­rhée sans queue ni tête, à laque­lle le jeune homme n’ac­corde que peu d’at­ten­tion. Ce décalage syn­thé­tise le pro­gramme d’un film qui con­fronte parole et mou­ve­ment au sein d’un long trip aus­si bavard que toni­tru­ant. Ces deux dynamiques se retrou­vent dans les déboires chao­tiques du jeune homme au volant d’un bus où les pas­sagers, comme sor­tis d’un film d’Emir Kus­turi­ca, n’ar­rê­tent jamais de hurler, de par­lementer ou de chanter. Car pour retran­scrire le tour­ment de la pré­car­ité d’une jeunesse améri­caine dému­nie, Give me Lib­er­ty jette son per­son­nage prin­ci­pal en plein chaos : alors qu’il doit trans­porter des per­son­nes hand­i­capées et les dépos­er à l’heure aux qua­tre coins de Mil­wau­kee dans le Wis­con­sin, une série d’événements et de cat­a­stro­phes en série vien­nent, le temps d’une journée, l’éloign­er de sa tra­jec­toire.

À défaut de renou­vel­er la for­mule de cet After Hours en minibus, qui donne à voir une man­i­fes­ta­tion, une crise psy­cho­tique, un enter­re­ment ou encore un con­cours de chant pour per­son­nes hand­i­capées, chaque obsta­cle mène le jeune homme face aux fig­ures les plus mar­gin­al­isées de la société améri­caine. Tra­vers­er l’e­space urbain et social se résume ici à lire un cat­a­logue en diag­o­nale, sans jamais pren­dre le temps de s’ar­rêter sur l’une des pages. Pas le temps pour cela : il faut con­tin­uer à rouler – le col­lègue de Vic lui rap­pelle d’ailleurs régulière­ment par radio qu’il est de plus en plus en retard. Le film ne trou­ve de fait un rythme plus apaisé qu’en fin de course, à la tombée de la nuit. Avant qu’il ne soit de nou­veau rat­trapé par une énième urgence (un jeune afro-améri­cain est arrêté par la police pour avoir man­i­festé et il faut rapi­de­ment pay­er la cau­tion), Give me Lib­er­ty s’autorise alors quelques beaux rac­cords, comme celui pas­sant d’un fau­teuil roulant qui tourne en rond aux lumières des gyrophares d’une voiture de police. Plus qu’une com­pi­la­tion ou qu’un feuil­letage expédi­tif de sit­u­a­tions rac­cordées par une mise en péril, tourn­er la page devient ici une affaire de mon­tage. Dom­mage que cela arrive, comme Vic, trop tard.