Porte sans clef s’ouvre sur un échange absurde entre le per­son­nage inter­prété par Pas­cale Bodet et un enfant qu’elle aide à faire ses devoirs : « Si tu te mets à ma place, alors je me mets à ta place ». Et de place, il sera ques­tion dans tout le film, qu’il s’agisse de la trou­ver, de la garder ou de la quit­ter. La cinéaste a imag­iné une fic­tion presque en huis clos dans son pro­pre apparte­ment, où elle offre puis refuse suc­ces­sive­ment l’hospitalité à ses amis. Le titre témoigne de cette ambiguïté qui fonde le film : la porte sans clef se révèle être une fausse métaphore de l’ouverture. Puisque la pro­prié­taire est la seule à détenir la clef, cha­cun peut entr­er aus­si longtemps que tel est son souhait. Avec une économie de moyens due à des con­di­tions de pro­duc­tion hors de tout sys­tème, Pas­cale Bodet pro­pose ain­si une réflex­ion sur l’accueil que l’on con­sent et la place que l’on accorde à l’autre, jusqu’à fig­ur­er ces inter­ro­ga­tions de façon bur­lesque en sat­u­rant l’espace exigu de nou­veaux arrivants sur lesquels on bute, que l’on pousse ou que l’on pié­tine.

En regard de cette sit­u­a­tion intime et domes­tique se joue le sort des migrants, instal­lés sous les fenêtres de l’appartement. Leur campe­ment con­stitue un hors-champ omniprésent même après sa dis­pari­tion, et les bar­rières qui l’enserrent matéri­alisent une lim­ite que la cinéaste ne fran­chit jamais. Il s’agit moins de doc­u­menter une réal­ité présen­tée dans le film comme hors d’atteinte que d’interroger notre pro­pre regard sur cette altérité. Dans un film où le quo­ti­di­en fic­tion­nel ren­con­tre tout du long des enjeux socié­taux, une scène en par­ti­c­uli­er inverse ces rap­ports de façon fructueuse : depuis la fenêtre qui donne sur la cour (située en face de celle ouvrant sur le campe­ment), la pro­prié­taire tente de capter l’attention d’un voisin en con­tre­bas qui feint de l’ignorer. On com­prend alors que Pas­cale Bodet tra­vaille par déplace­ment, se refu­sant à embrass­er pleine­ment un point de vue qui n’est pas le sien (celui des migrants) pour mieux tit­iller notre mau­vaise con­science – le per­son­nage qu’elle inter­prète, on l’aura com­pris, n’est pas éminem­ment sym­pa­thique. La jalousie, la mau­vaise foi et l’égoïsme guident bien sou­vent l’action dans ce petit théâtre qui agit comme un miroir grossis­sant.

Pour finir, il con­vient de dire encore un mot de la justesse avec laque­lle la cinéaste met en scène son étrange com­mu­nauté faite de per­son­nages hétéro­clites et paumés dont on ne sait rien. Ne répon­dant à aucun sché­ma nar­ratif, il ne se con­stru­isent que dans leur rap­port aux autres. En réu­nis­sant une bande de ciné­ma habituée aux propo­si­tions sin­gulières (Christophe Degoutin, Astrid Adverbe, Pas­cal Cer­vo, etc.), Pas­cale Bodet ren­force le sen­ti­ment de par­faite authen­tic­ité qui par­court tout son film.