© Shanna Besson / Why Not Productions
Roubaix, une lumière

Roubaix, une lumière

de Arnaud Desplechin

Roubaix, une lumière

de Arnaud Desplechin

« Il faut que ça sorte »


« Il faut que ça sorte »

« Un film dirigé par Arnaud Desplechin » nous dit le générique de fin. Que déduire de cette for­mu­la­tion ? Peut-être moins que le film organ­ise un chaos (le style nerveux et pris sur le vif qu’il adopte) ou s’en remet à ses acteurs (dont les vis­ages et les pro­fils déton­nent là aus­si dans le ciné­ma de Desplechin) qu’il ne s’a­chem­ine, comme son titre l’indique, vers une direc­tion bien pré­cise, une lumière qui émerg­erait des his­toires sor­dides racon­tées. Cette direc­tion, il faut la res­saisir depuis son point d’o­rig­ine. Roubaix, Une lumière s’ouvre sur une série de fon­dus mêlant dif­férentes sources lumineuses, du halo mor­doré des lam­padaires aux déco­ra­tions de Noël qui sur­plombent les rues. Le pre­mier temps du réc­it est à l’aune de cette séquence intro­duc­tive, en cela qu’il flotte d’une lumière à l’autre, par un réc­it sur­volant un ensem­ble d’affaires (un incendie crim­inel, un viol, un hold-up, la dis­pari­tion d’une ado­les­cente) sans se con­cen­tr­er sur aucune en par­ti­c­uli­er. Ce flot­te­ment, qui se fait aus­si de prime abord le signe d’un déracin­e­ment assez rad­i­cal du ciné­ma de Desplechin, même si le film s’ancre dans sa ville natale, se révèle a pos­te­ri­ori comme l’amorce d’une con­struc­tion ryth­mique. Si le réc­it adopte ini­tiale­ment une forme aus­si lâche que la caméra n’est chao­tique (on s’étonne des scènes d’appréhension des sus­pects, où Desplechin opte pour une approche immer­sive, presque dans une per­spec­tive sen­sorielle), c’est pour mieux ensuite se con­cen­tr­er longtemps sur une sit­u­a­tion, décor­tiquée en détail.

On ne peut pas tout à fait nier que d’un point de vue dra­maturgique le film finit par pren­dre – verbe qui lui sied assez bien, puisque ce qu’il tente d’accomplir repose sur une longue pré­pa­ra­tion. Les deux jeunes femmes sus­pec­tées de l’assassinat d’une vieille dame sont soumis­es à un inter­roga­toire minu­tieux, d’abord cha­cune de leur côté, puis ensem­ble, où il s’agit de procéder à un véri­ta­ble accouche­ment de la vérité. C’est là que se ressent le plus net­te­ment l’in­flu­ence doc­u­men­taire du film, qui s’ap­puie sur les con­fes­sions des deux femmes cap­tées dans Roubaix, com­mis­sari­at cen­tral de Mosco Bou­cault. Les policiers attaque­nt, font une pause, repren­nent de plus belle, apaisent, char­gent à nou­veau (« Allez, il faut que ça sorte »), lais­sent repos­er une nuit, puis pour­suiv­ent leur labeur. Car la vérité se tra­vaille, comme la lumière n’émerge pas naturelle­ment de la pénom­bre, il faut la faire sor­tir en ouvrant une brèche puis la polir, petit à petit. Drôle de film, qui joue habile­ment de ses dif­férentes vitesses, sans tout à fait con­va­in­cre dans le détail de sa mise en scène, affaire d’at­mo­sphère et d’am­biance, mais qui intrigue tout de même par le chemin tortueux qu’elle choisit de pren­dre pour mieux se trou­ver. La stratégie d’écriture repose aus­si beau­coup sur une dépense d’énergie qui, à terme, per­met d’ex­traire le suc d’un instant à même de don­ner toute sa sub­stance au film, ici le champ-con­trechamp final entre les deux sus­pectes. C’est une lim­ite, ou du moins on est en droit de trou­ver plus lim­itée cette approche de la mise scène comme agence­ment de blocs au ser­vice d’une poignée d’in­stants, mais il faut savoir gré à Desplechin de s’être fait vio­lence et d’être sor­ti d’une forme de rou­tine quelque peu ron­ron­nante. Reste que ce change­ment de cap s’avère un peu trop net­te­ment mise en abyme, notam­ment dans la manière dont le film sem­ble d’abord s’ar­tic­uler autour d’un avatar desples­chinien (le jeune lieu­tenant que campe Antoine Reinartz, qui écrit ses let­tres dans une cham­bre où trône un livre de Lev­inas) pour mieux finale­ment graviter autour du Com­mis­saire Dahoud (Roschdy Zem), force tran­quille, auquel le film réserve un assez improb­a­ble épi­logue pseu­do-for­di­en (Dahoud monte un cheval sous un cré­pus­cule rosé), mât­iné de quelques notes de gui­tare que l’on jur­erait tirées de la bande-son de Mil­lion Dol­lar Baby.

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