Pre­mier film de l’allemande Eva Tro­bisch, Comme si de rien n’était racon­te l’histoire de Janne, une jeune femme volon­taire dont l’existence banale, partagée entre ses activ­ités dans l’édition et sa rela­tion avec son copain Piet, vac­ille lorsqu’elle est vio­lée, à la fin d’une fête de pro­mo­tion, par un ancien cama­rade d’études qu’elle a accep­té d’héberger pour la nuit. Mais la réal­isatrice con­tourne le sché­ma atten­du : plutôt que de se con­fron­ter à cette épreuve pour mieux la sur­mon­ter et en ressor­tir revig­orée, Janne décide d’assumer seule l’événement en se pen­sant assez forte pour domin­er son trau­ma­tisme.

Comme si de rien n’était est un film de fin d’études à l’école de ciné­ma de Munich (la HFF München) et il démon­tre d’ailleurs la force des écoles alle­man­des dont les étu­di­ants achèvent fréquem­ment leur cur­sus par des longs métrages remar­qués et dis­tribués à l’étranger. Ce fut le cas récem­ment pour L’Étrange Petit Chat de Ramon Zürcher (Acid Cannes 2013) ou Der Samu­raï de Till Klein­ert (Berli­nale 2014). Orig­i­nal dans son scé­nario, le film béné­fi­cie du tal­ent de ses deux acteurs prin­ci­paux. Aenne Schwarz, qui jouait la jeune épouse du romanci­er dans Ste­fan Zweig, adieu l’Europe de Maria Schrad­er, est selon les moments stoïque, égarée ou com­bat­ive. Hans Löw, au cen­tre du tout récent In my Room d’Ulrich Köh­ler, joue quant à lui avec nuances le jeune bour­geois prêt à sat­is­faire ses désirs sex­uels par tous les moyens sans en assumer les con­séquences.

Pour­tant, Comme si de rien n’était déçoit. Dans sa présen­ta­tion des trois fig­ures mas­cu­lines qui gravi­tent autour de Janne, il n’échappe pas à un dis­cours quelque peu théorique. Le spec­ta­teur sent bien que Piet, le com­pagnon à la fois aimant et colérique, et Mar­tin, le vio­leur veule et cul­pa­bil­isé mais morale­ment anomique, représen­tent deux facettes d’une même pièce d’une mas­culin­ité en crise. Grâce à Robert, l’éditeur quin­quagé­naire qui embauche Janne, la réal­isatrice intro­duit une autre généra­tion d’hommes et, ce faisant, alour­dit le réc­it en voulant l’équilibrer quand l’éditeur se retrou­ve bat­tu par sa jeune femme et que cette fois l’altruiste Janne prend le prob­lème à bras le corps. L’écriture de Comme si de rien n’était accu­mule en out­re un peu trop sys­té­ma­tique­ment de petites séquences qui décrivent par touch­es l’évolution de la sit­u­a­tion psy­chologique du per­son­nage féminin et la manière dont les autres per­son­nages con­tribuent ou non à son mal-être.

Le prob­lème le plus impor­tant réside toute­fois dans le style vériste du film, nour­ri par une caméra portée très sou­vent à l’épaule, à l’origine de fréquents recadrages et de ces plans de vis­ages un peu coupés par le cadre, mais aus­si par l’absence de musique extra-diégé­tique et à la déco­ra­tion aux couleurs som­bres et fonc­tion­nelles. Ce style s’avère certes effi­cace pour soulign­er la banal­ité du viol sor­dide que subit Janne, mais son sys­té­ma­tisme débouche osten­si­ble­ment sur l’idée con­ven­tion­nelle d’une trans­parence rejouant une image du « réel ». Le film ne parvient pas à con­stru­ire chaque scène comme un temps plein en ter­mes de con­struc­tion de formes sonores et visuelles, se ser­vant essen­tielle­ment de la fonc­tion nar­ra­tive des séquences pour racon­ter l’évolution du per­son­nage. C’est toute la dif­férence entre Comme si de rien n’était et le Elle de Paul Ver­ho­even, qui par­tant de prémiss­es sem­blables détour­nait par la styl­i­sa­tion exces­sive et le car­ac­tère abrupt de son réc­it le thème de la résilience fémi­nine après le viol.