Le point de départ d’After My Death, pre­mier long-métrage du Sud-Coréen Kim Ui-seok primé à Busan l’an dernier, est une sim­ple absence. Kyung-min, élève d’une école pour jeunes filles, a dis­paru du jour au lende­main. Tout porte à croire qu’elle s’est elle-même ôté la vie lorsque ses affaires sont retrou­vées non loin d’un “pont des sui­cides”. La réal­ité des faits paraît cepen­dant plus com­plexe : une de ses cama­rades, Lee Young-hee, sem­blait entretenir une rela­tion étrange avec la vic­time, tan­tôt ami­cale, tan­tôt belliqueuse, tan­tôt amoureuse. Mal­gré ces quelques pistes, l’élément déclencheur de la dis­pari­tion de Kyung-min – qui s’avérera par la suite bien être un sui­cide – ne sera jamais révélé. C’est que l’intérêt du film est ailleurs. Alors que l’entourage de la vic­time et les enquê­teurs ten­tent de trou­ver les raisons qui ont poussé Kyung-min à se jeter d’un pont, Kim Ui-seok observe leur com­porte­ment et la manière dont ceux-ci ten­tent d’occuper l’espace lais­sé vacant par la jeune fille. Dans cette quête d’explication et de rem­plis­sage, la dis­pari­tion de l’adolescente amène ses proches à s’accaparer la respon­s­abil­ité du drame pour mieux exprimer toute la cul­pa­bil­ité qu’ils éprou­vent tour à tour (ceux-ci sont en con­cur­rence même sur le ter­rain du deuil). Et tan­dis que la frénésie inhérente des corps du ciné­ma de genre coréen (qui hurlent, gémis­sent et crachent) devient un masque con­tor­sion­niste per­me­t­tant de cacher de pro­fonds trau­mas, la cul­pa­bil­ité se trans­forme en une mal­adie con­tagieuse générant pul­sions et vom­isse­ments, comme cette bile funeste que la mère de la jeune fille dis­parue retien­dra dans sa bouche au début du film. Le dés­espoir bruyant de l’entourage de Kyung-min se révèle alors être une façon comme une autre de combler la béance et le silence générés par sa dis­pari­tion.

Fantômes contre fantômes

La grande force d’After My Death tient à la divi­sion de son réc­it en deux par­ties, qui per­met de lier entre elles deux belles idées. La pre­mière inter­vient d’emblée, lorsque la future dis­parue, Kyung-min, appa­raît der­rière la vit­re d’un mag­a­sin de cos­mé­tique. À tra­vers l’illusion d’une surim­pres­sion, son corps n’est qu’à moitié tan­gi­ble : dès le début, celle-ci n’est qu’une image con­damnée et muette, qua­si-spec­trale. C’est le pre­mier fan­tôme du film, une ombre faisant déjà par­tie des murs, des miroirs et des vit­res qui, omniprésents dans l’école et les hôpi­taux par­cou­rus, per­me­t­tent ensuite à Kyung-min de venir hanter les lieux “après sa mort”. La sec­onde idée survient au beau milieu du réc­it. Le jour de la céré­monie chamanique don­née à l’occasion des funérailles de Kyung-min (laque­lle rap­pelle celles de The Strangers de Na Hong-jin, dont Kim Ui-seok fut l’assistant lors du tour­nage de ce dernier film), Young-hee, la jeune fille que tout acca­ble, décide de met­tre fin à ses jours en avalant de l’essence. Son corps brûle de l’intérieur mais elle survit. Alors qu’elle recou­vre peu à peu ses forces, Young-hee perd l’usage de la voix et ne s’exprime plus que par de sin­istres râle­ments. C’est le deux­ième fan­tôme d’After My Death (mais peut-être est-ce tou­jours le même ?), qui s’incarne cette fois-ci en chair et en os. Kyung-min aura donc non seule­ment han­té les murs de l’école durant toute la pre­mière moitié du film, mais sera aus­si par­v­enue à revenir d’outre-tombe par procu­ra­tion, dans le corps de celle qui avait décidé de lui “vol­er” ses funérailles, point cul­mi­nant de toutes les récupéra­tions cul­pa­bil­isantes aux­quelles se sont pathé­tique­ment livrés ses proches.

Plusieurs para­dox­es macabres sont ain­si générés par ce trans­fert qua­si fan­tas­tique : un corps voleur est volé à son tour, un cadavre prend pos­ses­sion d’un corps vivant souhai­tant se don­ner la mort et une ado­les­cente défunte s’exprime à tra­vers le mutisme et les gémisse­ments d’une demi-morte. Ces jeux de dédou­ble­ment sont autant de combles mor­bides faisant d’After My Death un film prop­ice à toutes les réap­pari­tions, où les enfants sac­ri­fiés de la pénin­sule coréenne reviendraient à la sur­face per­turber le petit monde calfeu­tré des vivants. Mar­tyrs, fan­tômes, zom­bies et fig­ures saintes se tapis­sent dans les abîmes de ce pre­mier long-métrage remar­quable, qui révèle com­ment la recherche d’une expli­ca­tion rationnelle à un dés­espoir pro­fond – celui qui pousse une par­tie de la jeunesse coréenne à vouloir en finir – amène tou­jours à faire des enfants eux-mêmes les boucs-émis­saires. En somme, Kim Ui-seok met en lumière l’absurdité d’une con­cur­rence con­sis­tant à mon­ter les vic­times les unes con­tre les autres : si les per­son­nages de son film ne trou­vent jamais le repos, c’est peut-être que ceux-ci se trompent sim­ple­ment de cible, préférant blâmer l’individu plutôt que le sys­tème tout entier.