Dernier film de Tomás Gutiér­rez Alea alors très malade (rai­son pour laque­lle celui-ci est égale­ment co-réal­isé par Juan Car­los Tabío), Guan­tanam­era fait suite au suc­cès mon­di­al deux ans plus tôt de Fraise et Choco­lat qui allait faire sor­tir le ciné­ma cubain de l’autar­cie à laque­lle l’embargo améri­cain l’avait jusqu’i­ci con­damné. Davan­tage inscrit dans le reg­istre de la comédie, cet ultime effort n’en offre pas moins un éclairage sur le con­texte social et poli­tique du pays au beau milieu des années 1990, alors soucieuse de redor­er son image depuis la chute de son prin­ci­pal allié et sou­tien financier, l’URSS. Adoubé par le régime cas­triste, Tomás Gutiér­rez Alea reste avant tout un cinéaste qui a tou­jours mis son art au ser­vice de l’hu­main, célébrant son amour pour son île — mais sans jamais rien per­dre de sa lucid­ité — à tra­vers ses per­son­nages. Ici, il prend pré­texte de la mort inat­ten­due d’une sex­agé­naire — alors en vis­ite chez sa nièce à Guan­tá­namo — et de la néces­sité de rap­a­tri­er son corps — alors qu’un nou­veau plan d’É­tat a été conçu pour économiser de l’ar­gent lors du trans­port des défunts — pour dress­er le por­trait d’un pays où la pop­u­la­tion est déjà rompue depuis des décen­nies à l’art de la débrouille. Plusieurs généra­tions venues d’hori­zons dif­férents s’en­tremê­lent autour d’un drame aux airs de farce absurde. Avec un sens du détail et un art con­som­mé du dia­logue piquant, le tan­dem de réal­isa­teurs insuf­fle à leur comédie un doux par­fum de mélan­col­ie, inscrivant cette épopée dans le trag­ique du présent tout en con­stru­isant des ponts vers un passé idéal­isé.

La traversée

Guan­tanam­era, avec son titre qui rap­pelle inévitable­ment le titre de la célèbre chan­son cubaine, est un pro­jet par­faite­ment inscrit dans son ter­ri­toire. En suiv­ant cet improb­a­ble con­voi funéraire, c’est tout un ensem­ble de villes cubaines qui sont citées jusqu’à la fameuse San­ta Clara qui abrite la tombe de Che Gue­vara et évoque donc l’ex­péri­ence poli­tique que fut la révo­lu­tion cubaine. Par un savant jeu d’échelle, les deux réal­isa­teurs remet­tent en per­spec­tive et non sans humour le drame de l’isole­ment auquel est con­damné leur peu­ple. Dans une scène où la voiture suiv­ant le cor­bil­lard se retrou­ve à pren­dre en charge une femme sur le point d’ac­couch­er, le chauf­feur de taxi utilise sa CB en se local­isant à Guan­tá­namo : son inter­locu­teur fait alors la con­fu­sion avec la base améri­caine, créant un décalage entre les enjeux géopoli­tiques impli­quant Cuba et le besoin d’as­sis­tance — somme toute très triv­iale — des habi­tants de l’île. Avec une cer­taine habileté dans la con­struc­tion du réc­it, le scé­nario con­fronte l’ur­gence du temps présent (trans­porter un corps, retrou­ver un amour de jeunesse, arriv­er à temps à l’hôpi­tal) à l’im­mua­bil­ité dans laque­lle est plongé le pays. Comme dans Fraise et Choco­lat, der­rière la légèreté du ton et l’ap­par­ente comédie de mœurs vient se nich­er un regard nuancé, à la fois plein d’empathie et de mélan­col­ie sur les Cubains.