Sor­ti en 1964, Rue des Cas­cades (égale­ment con­nu sous le titre Un gosse de la butte) est le dernier film de ciné­ma de la courte car­rière débutée en 1957 du réal­isa­teur Mau­rice Del­bez. Objet hybride, à la croisée d’une tra­di­tion académique et lit­téraire du ciné­ma français d’après-guerre et la révo­lu­tion esthé­tique amenée par l’ar­rivée de la Nou­velle Vague quelques années plus tôt, ce long-métrage brasse bon nom­bre de thèmes qui en font indé­ni­able­ment un témoin de son temps : le racisme, la place de la femme, le poids du mariage et des tra­di­tions sur fond de por­trait du Paris pop­u­laire du 20ème arrondisse­ment, alors au tout début de sa muta­tion. Cet ensem­ble de sujets, Mau­rice Del­bez les abor­de par le prisme du regard du jeune Alain, un enfant du quarti­er dont la mère, pro­prié­taire d’une épicerie où défile tout le voisi­nage, vit une rela­tion avec Vin­cent, un Antil­lais de vingt ans son cadet. D’abord dans la con­damna­tion — et répé­tant à l’en­vi les pires insultes racistes –, Alain va peu à peu se laiss­er séduire par le bagout généreux de ce beau-père tem­po­raire. C’est prob­a­ble­ment en suiv­ant cette ligne — celle d’une prise de con­science du monde et de la cru­auté arbi­traire qui le régit — que Rue des Cas­cades trou­ve son plus bel équili­bre : désta­bil­isé par la disponi­bil­ité dont ce nou­veau com­pagnon de jeu fait preuve à son égard, Alain voit tous les stéréo­types racistes mis à rude épreuve du réel. Traîné dans le club de boxe du très ath­lé­tique Vin­cent (incar­né par Serge Nubret, futur cul­tur­iste qui allait con­naître son heure de gloire en talon­nant Arnold Schwarzeneg­ger dans les années 1970), Alain s’ou­vre à une toute autre cul­ture que la sienne et finit par accepter la liai­son de sa mère. En ce sens, il est l’ex­act con­traire du fils d’Em­mi, l’héroïne de Tous les autres s’ap­pel­lent Ali de Fass­binder (1974) qui, lui, s’in­téressera à une his­toire d’amour mise à l’épreuve du racisme de toute une société.

Une visibilité inédite

De ce point de vue, on ne peut que louer l’au­dace de Mau­rice Del­bez, abor­dant de front la ques­tion raciale et offrant à un acteur noir un rôle con­sis­tant qui prend le con­tre-pied de la car­i­ca­ture red­outée. En 1964, la démarche était d’au­tant plus avant-gardiste que cinquante-qua­tre ans plus tard, la ques­tion de la vis­i­bil­ité des minorités dans le ciné­ma français donne tou­jours lieu à de vifs débats sur le sup­posé racisme de toute une indus­trie (lire par exem­ple l’es­sai super­visé par l’ac­trice Aïs­sa Maï­ga, Noire n’est pas mon méti­er). Souhai­tant inscrire cette prob­lé­ma­tique dans une réal­ité quo­ti­di­enne, la caméra de Del­bez ne se suf­fit heureuse­ment pas à borner l’ac­tion aux qua­tre murs de l’épicerie, petit théâtre par­fois trop figé (le volon­tarisme des dia­logues et la raideur de cer­tains inter­prètes ne sont pas tou­jours des plus aidants) des ques­tions qui agi­tent la société d’alors (l’adultère, le droit des femmes à organ­is­er leur vie sen­ti­men­tale et sex­uelle comme elles le souhait­ent) : c’est cer­taine­ment lorsque le film s’aven­ture dans les rues de la cap­i­tale, entraîné par l’e­spiè­g­lerie de ses jeunes acteurs, qu’il fait preuve d’une réelle moder­nité (dans la lib­erté des cadres, la légèreté du mon­tage, le choix d’une lumière naturelle et d’un son direct). S’il ne fal­lait retenir qu’une scène pour sym­bol­is­er la petite magie de ce film, ce serait celle où Vin­cent, souhai­tant diver­tir les enfants, met en scène un safari urbain où les grues ont rem­placé les girafes, les pel­leteuses les éléphants. Grâce à un savant jeu de champ/contrechamp, on sait que (presque) tous les enfants ont suc­com­bé à la croy­ance de cette his­toire : une belle manière de célébr­er la naïveté de leur regard pour com­bat­tre les a pri­ori raci­aux et faire de cette Rue des Cas­cades une jolie allé­gorie poli­tique sur le vivre ensem­ble, qui n’a mal­heureuse­ment rien per­du de son util­ité dans la France de 2018.