Critikat
Crédit : Jérôme d'Estais

“Le Führer offre une ville aux Juifs” — à propos de Theresienstadt

Terezín ou There­sien­stadt, anci­enne ville de gar­ni­son située dans la région des Sudètes en Tché­coslo­vaquie, est con­stru­ite entre 1780 et 1790 par l’empereur Joseph II, qui lui donne ce nom en l’honneur de sa mère Marie-Thérèse. La bour­gade se trou­ve trans­for­mée en prison de la Gestapo en 1940, avant que les nazis ne la con­ver­tis­sent en camp de con­cen­tra­tion pour les Juifs du pro­tec­torat de Bohême-Moravie, en octo­bre 1941, et que le lieu ne devi­enne le décor sin­istre du film de pro­pa­gande le plus cynique qui soit, con­nu aujourd’hui sous trois titres dif­férents. Le Führer offre une ville aux Juifs ou Le Führer fait cadeau d’une ville aux Juifs (Der Führer schenkt den Juden eine Stadt), un titre que les détenus lui auraient don­né. Ou There­sien­stadt – ein Doku­men­tarfilm aus dem jüdis­chen Sied­lungs­ge­bi­et (Un doc­u­men­taire sur la zone de peu­ple­ment juif), le titre offi­ciel qui témoigne de l’art du men­songe de la pro­pa­gande nazie, en évo­quant le genre doc­u­men­taire et en osant l’euphémisme à pro­pos du ghet­to. En réal­ité, il s’agit d’un camp de con­cen­tra­tion où beau­coup trou­vèrent la mort et qui ne fut pour un grand nom­bre qu’une étape vers Auschwitz. Ceux-là mêmes, les Juifs de plus de 65 ans, les infirmes de guerre ou les vétérans de guerre décorés de la Croix de fer 1re classe, qui ont voulu croire à la pro­pa­gande nazie qui leur promet­tait de trou­ver refuge dans ce lieu spé­ciale­ment pen­sé pour eux. Eux qui s’étaient apprêtés à y com­mencer une nou­velle vie et avaient tout sac­ri­fié pour cela, comme ces Promi­nente juifs alle­mands, pro­fesseurs d’université, anciens dig­ni­taires de l’État… En arrivant sur place, le choc était à la mesure des con­di­tions de vie plus que mis­érables à There­sien­stadt. Le cadeau du Führer était évidem­ment empoi­son­né.

“Le Hollywood des camps de concentration”

Par­mi les 140.000 per­son­nes qui y furent envoyées, 90.000 ont ensuite été dirigées vers d’autres camps d’extermination. 34.000 sont mortes sur place, de faim ou de mal­adie. Quand, en 1943, 481 Juifs danois sont envoyés dans cette “zone de peu­ple­ment juif”, le gou­verne­ment danois fait la demande de pou­voir leur ren­dre vis­ite et obtient gain de cause auprès d’Adolf Eich­mann. Si celui-ci finit par leur accorder le droit de s’y ren­dre, il leur demande de patien­ter… jusqu’au print­emps 1944. Le temps d’arranger et de pré­par­er cette vis­ite offi­cielle. Même s’il y a eu d’autres films précurseurs (l’un film tourné en 1942, d’autres tour­nages en jan­vi­er 1944), le pro­jet de film sur le ghet­to de There­sien­stadt est unique car né du désir de la SS et non de Goebbels, expert en matière de films de pro­pa­gande (Le Juif éter­nel de Fritz Hip­pler, Jud Süß de Veit Har­lan, Le Tri­om­phe de la volon­té de Leni Riefen­stahl…). L’idée de tourn­er un film revient à Hans Gün­ther, SS-Sturm­ban­n­führer de l’Office cen­tral pour l’émigration juive à Prague, qui entre­prend aus­si la trans­for­ma­tion du ghet­to, son futur lieu de tour­nage.

En effet, afin de recevoir comme il se doit ce comité, for­mé de représen­tants du gou­verne­ment danois ain­si que de mem­bres de la Croix-Rouge inter­na­tionale, un vaste pro­gramme d’embellissement et de réno­va­tion est entre­pris, des couliss­es potemkini­ennes sont érigées. On repeint les façades, con­stru­it un ter­rain de jeu pour enfants, un pavil­lon de musique, on rem­plit les vit­rines des mag­a­sins, rénove les cafés… On pré­pare ce décor auquel H.G. Adler attribuera le surnom de « Hol­ly­wood des camps de con­cen­tra­tion » 7.500 per­son­nes sont encore envoyées directe­ment à Auschwitz peu avant le tour­nage du film : il s’agit de faire place nette. Vieil­lards, blessés, tuber­culeux dis­parais­sent ain­si de la liste des poten­tiels fig­u­rants. C’est à Kurt Ger­ron, acteur et met­teur en scène juif, qu’on con­fie dans un pre­mier temps le tour­nage du film. Dans des con­di­tions bien par­ti­c­ulières : la SS est partout présente jusqu’à véri­fi­er les angles des pris­es de vue. Ger­ron ne ver­ra jamais ce film, envoyé peu avant la fin du tour­nage à Auschwitz où il péri­ra dans les cham­bres à gaz, un sort réservé à la plu­part des “fig­u­rants” de ce film. C’est Karel P., le directeur de la société d’Aktualita, qui ter­min­era le tour­nage. Le 28 mars 1945…

Le film durait au départ qua­tre-vingt-dix min­utes mais a été en par­tie détru­it par les nazis, juste avant l’arrivé de l’Armée rouge dans le camp. Une ving­taine de min­utes sub­sis­tent néan­moins : douze des trente-huit séquences ont été retrou­vées en 1964 dans les archives ciné­matographiques pragois­es, vingt-qua­tre autres frag­ments d’une durée de sept min­utes trente au total (séquences sportives, celle de l’hôpital, des enfants qui man­gent et jouent et de l’opéra pour enfants de Hans Krása) à Yad Vashem, plus d’une ving­taine d’années après, en 1987, et il a été pos­si­ble de remet­tre la main sur quinze séquences sup­plé­men­taires dans dif­férentes archives. De même, les esquiss­es du pein­tre Jo Spi­er qui décrivent sept séquences exis­tent tou­jours et aident aus­si à la com­préhen­sion de la struc­ture du film. La plus grande par­tie met en scène des loisirs, des activ­ités artis­tiques ou sportives dis­til­lant ain­si une impres­sion bucol­ique et joyeuse de la vie à There­sien­stadt. La musique de Mendelssohn ou d’Offenbach accom­pa­gne les images trompeuses. On entend même des chan­sons pop­u­laires yid­dish. Bei mir bist du shein. Schön, belle sem­ble être la vie à There­sien­stadt.

« Le temps libre est lais­sé au bon plaisir de cha­cun », explique le com­men­ta­teur.

Défi­lent ain­si des petites scènes comme pris­es sur le vif. Lec­ture, tri­cot, con­cert, par­tie d’échecs. Enfants qui jouent, courent, se tien­nent par la main pen­dant que d’autres rient ou man­gent goulû­ment des tartines. Femmes con­ver­sant dans leur baraque­ment, hommes en pleine dis­cus­sion dans la bib­lio­thèque cen­trale. Repas famil­ial, douche aux bains munic­i­paux…  Tous ces pris­on­niers-com­pars­es sont en bonne san­té, bien habil­lés. Mélange de sourires, de regards vers la caméra ou bais­sés. Rien ne sem­ble dénot­er, même si l’idéologie raciale et ses signes extérieurs n’ont pu être com­plète­ment gom­més (pas de blonds, l’étoile jaune…).

La scène la plus longue dure deux min­utes quar­ante-trois. C’est le match de foot et les sup­por­t­eurs sont « ent­hou­si­astes », pré­cise la voix-off… « Le soir des con­férences sur des thèmes sci­en­tifiques et artis­tiques sont très fréquen­tées. » Gros plans de vis­ages d’hommes âgés et sages, par­mi lesquels le pro­fesseur Emil Utitz, le rab­bin Leo Beck ou Ben­jamin Murmel­stein, présent aus­si dans une scène coupée, celle dans laque­lle Paul Epp­stein tenait un dis­cours sur l’embellissement de la ville, pen­dant le Con­seil des Doyens. Epp­stein ayant été exé­cuté, la scène a été retirée au mon­tage : un des buts du film était de mon­tr­er que tous ces Promi­nente étaient encore en vie…Un tiers du film seule­ment a trait au tra­vail dans le camp. Cor­don­ner­ie, cou­ture, poterie, voire sculp­ture. « Le tra­vail béné­fique à la com­mu­nauté est accom­pli par cent personnes.Les groupes sont for­més selon leurs capac­ités. La for­ma­tion se pour­suit si néces­saire. Ceux qui veu­lent tra­vailler sont enrôlés immé­di­ate­ment. Quand la journée est ter­minée, les tra­vailleurs quit­tent les ate­liers et retour­nent en ville. » Tra­vail et loisirs, har­monie et bien être. Ordre, pro­preté et bonne organ­i­sa­tion. Tout con­court dans le film à mon­tr­er une com­mu­nauté qui s’organise elle-même, active au niveau pro­fes­sion­nel, intel­lectuel, cul­turel et sportif.

Récréer la vérité, créer le mythe

« Là où com­mence There­sien­stadt com­mence le men­songe. » Ce sont les mots de Ben­jamin Murmel­stein, le dernier respon­s­able du con­seil juif du camp de con­cen­tra­tion de There­sien­stadt auquel beau­coup reprochent aujourd’hui encore d’avoir par­ticipé, sinon facil­ité l’action de réno­va­tion du camp. La cap­ta­tion de ce men­songe ne peut donc qu’être un leurre sur le leurre. Une fic­tion qui se donne des airs de doc­u­men­taire. Il ne s’agit plus cette fois, comme dans les films de pro­pa­gande précé­dents, de désign­er l’ennemi au pub­lic, à coup de stéréo­types et d’images dégradantes, mais de le mon­tr­er sain et sauf. Tout en lui créant, une fois de plus, une his­toire. En recréant l’Histoire. Comme si les ghet­tos et les camps de con­cen­tra­tion n’avaient jamais existé. Comme s’ils avaient tou­jours été des sortes de kib­boutz­im autorisés en ter­ri­toire nazi.

Crédit : Jérôme d’Es­tais

L’arme de pro­pa­gande et de com­bat qu’est l’image a autant à voir avec ceux qui la pro­duisent qu’avec ceux qui la regar­dent. Seule­ment, l’imaginaire nazi se nour­ris­sant d’images, ses com­mu­ni­cants n’en manip­u­lent que plus facile­ment un pub­lic moins aguer­ri, fix­ant les règles et la gram­maire. Seule compte l’histoire. Pas l’Histoire. C’est cela un film de pro­pa­gande comme There­sien­stadt. Racon­ter une his­toire. Même invraisem­blable. D’autant plus folle et cynique, qu’il s’agit de faire un film con­tre ce que le spec­ta­teur pour­rait déjà savoir. Le dis­posi­tif filmique (sujet, repérage, per­son­nages, cadrage et enreg­istrement, struc­ture nar­ra­tive, mon­tage, com­men­taires, musique…) ne priv­ilégie même plus le détourne­ment (des mythes, de l’Histoire, du réel), comme dans les films de pro­pa­gande du IIIème Reich, mais opte pour la créa­tion pure. Un con­te qui avance masqué, sous la forme doc­u­men­taire. Un con­te cen­sé devenir vérité his­torique. Recréer la vérité, créer le mythe et l’enregistrer. La suc­ces­sion de vignettes, mis­es en scène et agencées afin qu’elles ressem­blent à ce mod­èle, se veut ain­si descrip­tive, infor­ma­tive. Il s’agit de faire vrai, de créer un effet de réel, d’authentifier le réc­it. La fic­tion. Comme dans le roman nat­u­ral­iste.

De met­tre en scène (une mise en scène nazie, pour repren­dre les mots de Lanz­mann) ces détails, en les mêlant aux omis­sions et autres fig­ures du men­songe si par­faite­ment maîtrisées, en les faisant pass­er pour vérité générale. Séduire et con­va­in­cre la délé­ga­tion. Mon­tr­er que ceux dont on se sou­ci­ait encore étaient tou­jours en vie, voire en bonne san­té. Les Juifs ensuite. Faire dis­paraître chez eux la peur d’être envoyés dans des camps à l’Est, afin de faciliter les trans­ports vers l’extermination. Attir­er aus­si ceux qui étaient prêts à pay­er le prix fort pour être logés dans un ghet­to qui sem­blait sûr et con­ven­able. Créer enfin un doc­u­ment qui, une fois la guerre finie, pour­rait servir à embel­lir le passé en le fal­si­fi­ant. Nier tout sim­ple­ment a pos­te­ri­ori la réal­ité des faits, l’extermination des Juifs d’Europe.

Qu’on ait pu s’en servir comme film de pro­pa­gande intérieur paraît par con­tre assez peu prob­a­ble, comme l’a con­staté l’historien Magry : les spec­ta­teurs alle­mands habitués à la pro­pa­gande agres­sive anti-juive, auraient sans aucun doute été “trou­blés” par ces images témoignant d’une vie har­monieuse entre Juifs. Si quelques-unes de ces images ont été repris­es dans la “Wochen­schau”, résumé filmique heb­do­madaire pro­jeté chaque semaine dans les salles de ciné­ma du Reich, c’était juste­ment pour met­tre en oppo­si­tion l’apparente oisiveté des Juifs et leur bien-être par oppo­si­tion aux sol­dats alle­mands qui, eux, lut­taient pour le salut du Reich. Au com­men­taire par­lé de jouer son rôle et de par­faire le men­songe de l’image.

Car les nazis manip­u­laient le lan­gage aus­si bien que les images. Si cer­tains à qui le film était des­tiné ont su le décrypter car ils savaient (« Les acteurs et fig­u­rants ont été déportés à Auschwitz en octo­bre 1944 et gazés là-bas » écrit immé­di­ate­ment Reszö Kaszt­ner, un représen­tant des Jüdis­chen Ret­tungskomi­tees de Budapest, à qui on venait de pro­jeter le film), d’autres n’ont pas pu ou ont pré­ten­du ne pas pou­voir… Qu’en est-il aujourd’hui, de ceux qui sont cen­sés faire la dif­férence entre réal­ité, fic­tion, vir­tu­al­ité ? Qu’en est-il des nou­veaux lecteurs de ces images qu’on trou­ve si facile­ment et partout (YouTube), décon­nec­tées de tout con­texte, expli­ca­tions, mélangées à d’autres doc­u­ments, morcelées, remon­tées par­fois, sur le lieu même où elles ont été tournées ?

Voir les images sur place

Le poi­son du men­songe est pen­sé pour dur­er, comme le mon­tre Vic­tor Klem­per­er qui s’est longue­ment penché sur les rap­ports entre lan­gage et men­songe. Dans le cas de There­sien­stadt, un péd­a­gogue alle­mand le con­firme qui, accom­pa­g­nant des élèves au camp, depuis des années, est habitué à ce que cer­tains, après avoir vision­né des extraits du film, arrivent à la con­clu­sion que la vie ne devait pas être si dure que cela à There­sien­stadt. À l’inverse, com­ment voir ces images, sans rem­plir le hors-champ de ce que l’on sait ou ne sait pas, en cédant à ce que Sebald appelle « l’esthétique du trop-plein et de l’hypervisibilité ; chevauche­ment et hybri­da­tion des âges et des régimes du vis­i­ble, […] pul­véri­sa­tion des durées et niv­elle­ment des tem­po­ral­ités »[1] ?

Ne les con­sid­ér­er que comme de sim­ples images de pro­pa­gande pour dupes ? Enten­dre Murmel­stein dans le film de Lanz­mann, Le Dernier des injustes, plaider le fait qu’elles étaient leur dernière carte à jouer pour sur­vivre ? Que le film aurait, dans le mou­ve­ment d’embellissement du camp, servi plus que desservi les pris­on­niers ? Si Eich­mann fil­mait le camp, le mon­trait, celui-ci ne pour­rait plus dis­paraître. « Oui, c’était une pro­pa­gande et ça m’allait bien car il fal­lait nous mon­tr­er », con­tin­ue-t-il.

Ou voir dans There­sien­stadt – ein Doku­men­tarfilm aus dem jüdis­chen Sied­lungs­ge­bi­et (Un doc­u­men­taire sur la zone de peu­ple­ment juif) un film qui, comme toute œuvre, et surtout dans le cas d’un doc­u­men­taire, échappe à ses créa­teurs, l’image mon­trant tou­jours plus que ce qu’on voulait mon­tr­er, com­mu­ni­quer ? Quitte à annuler le mes­sage d’origine ? L’historien Lutz Nietham­mer con­sid­ère par exem­ple que plusieurs séquences du film, mis­es en scène sous la con­trainte par Ger­ron, sem­blent s’opposer au Juif éter­nel, le film de pro­pa­gande de 1940 dans lequel l’acteur et met­teur en scène juif était pris comme un des nom­breux exem­ples de l’ennemi. Les corps de There­sien­stadt ne sont pas mal­in­gres comme ceux du ghet­to de Varso­vie, les scènes des vieux sages et intel­lectuels s’opposent à l’image dégénérée de la cul­ture juive véhiculée par les Nazis, ce qui tendrait à prou­ver, tou­jours d’après Nietham­mer, que Ger­ron aurait cher­ché, à tra­vers le film, à faire pass­er un mes­sage.

De même, des signes de résis­tance sont déce­lables à l’intérieur du film, du faux doc­u­men­taire. On en trou­ve hors champ, comme on le ver­ra (les dessins de ceux-là mêmes qui par­tic­i­paient à la créa­tion du film), mais dans le champ aus­si. Nietham­mer par­le de résis­tance des vis­ages, Sylvie Lin­de­berg de cette vieille dame qui cache le sien, pen­dant que ceux des spec­ta­teurs sont fer­més pen­dant la représen­ta­tion de “Studie für Stri­chorch­ester” de Pavel Haas. Lin­de­perg mon­tre aus­si « les traces de réel qui lézardent le masque de la pro­pa­gande », comme les enfants de l’opéra, qui sem­blent plus effrayés qu’heureux. Ou inverse­ment les traces de fic­tion qu’on ne peut gom­mer, comme cette scène de deux petites filles se ten­ant par la main en sautil­lant, qui sonne telle­ment faux que l’on com­prend qu’elles entrent dans le cadre comme dans une fic­tion, ou celle du match de foot, silen­cieuse (si ce n’est les cris des enfants) pen­dant que le com­men­taire par­le de « sup­port­ers ent­hou­si­astes », eux qui ressem­blent soudain à des fig­u­rants néo­phytes. C’est aus­si la scène de repas “famil­iale”, tournée avec les mem­bres de deux familles dis­tinctes, l’une de Berlin, l’autre d’Amsterdam. Des familles con­nues dans la com­mu­nauté juive. « Nég­li­gence, incon­séquence ou lap­sus »[2], la scène authen­ti­fie le men­songe pour la postérité.

Il faut voir les images sur le lieu même où elles ont été tournées, en les con­frontant aux archives, doc­u­ments, pho­togra­phies con­tenus dans ce qui est devenu un lieu de mémoire, un musée. Et pour­tant con­nais­sance et croy­ance en les lieux ne suff­isent pas. Savoir, voir et écouter. C’est le sens des péré­gri­na­tions dans la forter­esse de There­sien­stadt et des longues descrip­tions de Lanz­mann (la scène de la pendai­son) dans Le Dernier des injustes. Ce en quoi celui-ci a tou­jours cru depuis Shoah.

Toute­fois, peut-être parce que le silence des lieux ne peut pas seul s’opposer au cynisme de l’entreprise, que l’oralité ne peut pas englober le men­songe dans toute sa mon­stru­osité mais aus­si son grotesque, Lanz­mann choisit cette fois de mon­tr­er les images cyniques et men­songères venues du passé. Et, en con­tre­point aux images folles de cette fic­tion nazie, de leur oppos­er d’autres images, celles de ceux qui ont été for­cés de par­ticiper à l’entreprise potemki­nesque du film et qui, en cachette, la nuit, s’évertuaient, à leur manière, à détru­ire le men­songe en mon­trant l’envers du décor (ce dessin de Frit­ta qui représente des façades de mag­a­sins comme des trompe‑l’œil à couliss­es dis­sim­u­lant des cer­cueils…), dessi­nant la vérité de ce qu’ils vivaient et l’enfouissant, une fois finie, sous la terre, pour qu’elle soit un jour déter­rée. Ce sont les dessins, tableaux, esquiss­es de pris­on­niers de There­sien­stadt, pour la plu­part, des Juifs tchèques, mem­bres du bureau tech­nique en charge des plans de con­struc­tion. Bedrich Leck­er­er, Frit­ta, Fer­di­nand Bloch, Otto Ungar, presque tous morts dans les camps d’extermination. Des dessins qui mon­trent la réal­ité, la vérité. Une mise en forme artis­tique de la vérité. Le véri­ta­ble art con­tre l’art du men­songe. La dégénéres­cence change de camp.

Qu’y voit-on ? Des cadavres emportés sur une remorque, comme sur le dessin de Bed­er­er, trente à la fois nous explique Lanz­mann dans son film. Dans une baraque, des rites funèbres pour plus de trente cadavres, qua­tre fois par jour, comme sur le dessin de Fer­di­nand Bloch. Des cor­bil­lards, réqui­si­tion­nés aux com­mu­nautés juives de Bohême, qui ser­vent à trans­porter le pain, le char­bon, le linge. Et les per­son­nes âgées pour l’épouillage. Un moyen de trans­port pour les pris­on­niers, qui s’y accrochent pour ne pas tomber, métaphore de ce qui attend la plu­part des vivants à There­sien­stadt. Mais sont-ils vivants ? Le film comme un rêve cynique et réal­iste, les dessins comme un cauchemar absurde et mon­strueux. Un monde à la ren­verse, pour repren­dre une fois encore les ter­mes de Claude Lanz­mann.

Crédit : Jérôme d’Es­tais

Réécrire son propre film

Un cauchemar qu’on peut réécrire, faire sien, comme Auster­litz, le héros du roman homonyme de Sebald, à la recherche de sa mère, et qui visionne le film au ralen­ti, à son rythme : « L’impossibilité de fix­er plus pré­cisé­ment mon regard sur ces images qui en sorte dis­parais­saient aus­sitôt qu’elles avaient sur­gi […] m’incita finale­ment à me faire con­fec­tion­ner à par­tir du frag­ment de There­sien­stadt une copie au ralen­ti éti­rant la durée à une heure entière, et de ce fait, dans ce doc­u­ment qua­tre fois plus long que depuis je n’ai cessé de me repass­er, sont dev­enues vis­i­bles des choses et des per­son­nes qui jusque-là m’étaient restées cachées. On a main­tenant l’impression que les hommes et les femmes des ate­liers effec­tu­aient leurs tâch­es en som­nam­bules […] Mais le plus trou­blant dans cette ver­sion au ralen­ti, c’étaient encore les bruits […] le can­can de “La Vie parisi­enne” et le scher­zo du “Songe d’une nuit d’été” de Mendelssohn, évolu­ent eux aus­si dans un monde que l’on qual­i­fierait de chtonien, en des pro­fondeurs tour­men­tantes… […] on ne perce­vait plus à présent, dit Auster­litz, qu’un grogne­ment menaçant. »[3] Réécrire son pro­pre film. À la fic­tion, au men­songe, oppos­er la sienne, à par­tir du réel.

His­toire et his­toire mélangées, une fois encore, c’est la réponse de Sebald à la pro­pa­gande. Répon­dre avec les mêmes armes. Car oppos­er le réel à la fic­tion est dan­gereux, périlleux : le faux sem­ble soudain plus vrai que le vrai… Chez Sebald, chez les artistes de There­sien­stadt ou sur ces pho­tos en noir et blanc, sortes de cen­dres de l’Histoire insérées dans le texte, à l’aspect fan­toma­tique, irréel, noir, on est plongé dans un univers de cauchemar éveil­lé, d’irréalité aux accents de vérité. On a pénétré dans le monde des morts et des vivants. Le temps s’est arrêté.

Éter­nel recom­mence­ment.

Notes

Notes
↑1 W.G. Sebald, Auster­litz, Actes Sud, 2002.
↑2 Sylvie Lin­de­perg, La Voie des images. Qua­tre his­toires de tour­nage au print­emps-été 1944, Verdier, 2013.
↑3 W.G. Sebald, Auster­litz, Actes Sud, 2002, éd. Folio, p.337.
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Ressources

Jérôme d'Estais a précédemment publié quatre essais aux éditions LettMotif : Jean Eustache ou la traversée des apparences, Andrzej Zulawski, sur le fil, Barbet Schroeder, ombres et clarté et Le Cinéma de Jeff Nichols, l’intime et l’universel. Il a aussi collaboré à l'ouvrage sur Hal Hartley et écrit deux romans, 178 et Thomas Liebmann, les derniers jours du Yul Brynner de la RDA, paru chez LettMotif en septembre 2017. Ses prochains ouvrages, Possession d’Andrzej Zulawski, Tentatives d’exorcisme et Kathryn Bigelow, passage de frontières fluctuantes sortiront respectivement à l’automne 2018 et au printemps 2019. Il est par ailleurs le correspondant en Allemagne de La Septième Obsession, collabore aux revues Mondes du Cinéma et Ciné-Bazar et anime occasionnellement certaines projections pour Mindpirates (Zulawski, Schroeder, Bruce LaBruce…).

Martin Schneller est enseignant.