La sor­tie étalée sur 1993 et 1994 de Fraise et choco­lat fit à l’époque l’objet d’une mini-déto­na­tion dans le monde du ciné­ma. Auréolé de récom­pens­es et croulant sous les nom­i­na­tions (dont une aux Oscars à la portée toute sym­bol­ique), le film deve­nait alors la vit­rine d’un ciné­ma cubain trop longtemps exclu des cir­cuits de dif­fu­sion tra­di­tion­nels. Met­tant en scène la ren­con­tre for­tu­ite puis l’amitié nais­sante entre un homo­sex­uel éru­dit et un jeune com­mu­niste exalté dans le Cuba de 1979, le film prend au départ les atours d’une plaisante comédie de mœurs mât­inée d’un dis­cours prô­nant la tolérance et l’acceptation des dif­férences. Cepen­dant, s’arrêter à ce pre­mier con­stat ne serait pas ren­dre jus­tice au tra­vail de Tomás Gutiér­rez Alea (cinéaste “offi­ciel” du régime à qui l’on doit le très beau Mémoires du sous-développe­ment sor­ti en 1968) car sous ses airs de film léger, Fraise et Choco­lat offre un écho pas­sion­nant à la crise poli­tique que tra­ver­sait Cuba au début des années 1990. Isolée sur le plan économique depuis la chute du bloc com­mu­niste, con­trainte de s’ouvrir au tourisme pour faire ren­tr­er des devis­es, l’île voit la néces­sité d’adoucir son image de dic­tature intran­sigeante. Adap­té de la nou­velle de Senel Paz, le scé­nario — récom­pen­sé au fes­ti­val de La Havane — abor­de alors un cer­tain nom­bre de sujets tabous pour le pub­lic de l’époque, au point qu’on par­la dans le pays d’un avant et d’un après Fraise et Choco­lat : en entre­croisant la ques­tion de l’homosexualité (puis par exten­sion, celle du machisme et de la place de la femme dans la société cubaine) et des doutes qui gag­naient les désil­lu­sion­nés de la révo­lu­tion cas­triste, le film sur­prit par son audace à défi­er la cen­sure et doit vraisem­blable­ment son exis­tence au fait d’avoir été porté par son respectable réal­isa­teur — ici sec­ondé par Juan Car­los Tabío en rai­son de graves prob­lèmes de san­té.

La certitude du désir

Le film s’ou­vre sur une scène d’une belle sen­su­al­ité : le jeune David amène sa petite amie dans un hôtel de passe dans l’e­spoir de lui faire l’amour et se mon­tre de plus en plus entre­prenant. Mais tout ne se déroule pas exacte­ment comme prévu, la jeune femme se dérobe à la promesse d’un amour pas­sion­nel puis préfér­era s’en­gager par pur intérêt avec un homme béné­fi­ciant d’une meilleure sit­u­a­tion. Cette blessure dont souf­fre David irriguera le reste du réc­it : méfi­ant, il se rabat alors sur ses cer­ti­tudes idéologiques, engagé aveuglé­ment dans la défense d’un idéal qui ne tolère pas les errances. Sa pos­ture en ren­con­tr­era une autre, celle de Diego, artiste ouverte­ment homo­sex­uel, sur­jouant son côté dandy et pas à une manip­u­la­tion près pour réduire l’autre à un pur objet de désir. D’abord cir­con­scrite à cette con­fronta­tion, le film sem­ble se lim­iter à vouloir offrir le por­trait d’une société divisée où les rela­tions humaines sont sans cesse cade­nassées par la raideur du régime poli­tique. Pour autant, en jouant sur les espaces, les intérieurs et la promis­cuité per­ma­nente qui prive tout le monde d’une intim­ité (qu’elle soit idéologique, sex­uelle ou sen­ti­men­tale), la mise en scène ras­sure immé­di­ate­ment sur sa capac­ité à dépass­er le canevas de départ pour offrir une réflex­ion nuancée, à la fois cri­tique et nos­tal­gique, de la société cubaine. Peu à peu, le scé­nario — qui repose au départ sur un principe d’op­po­si­tion telle­ment évi­dent qu’on pressent rapi­de­ment quelles lignes seront amenées à bouger — se mue en émou­vant dou­ble réc­it d’ap­pren­tis­sage. Au con­tact l’un de l’autre, David et Diego vont appren­dre à s’ou­vrir à la diver­sité de la société cubaine, à nuancer leurs idées et même à éprou­ver l’un pour l’autre une ami­tié inat­ten­due qui fera fi de leurs dif­férences.

La croyance trouble

Le film se laisse peu à peu gag­n­er par cette porosité, à l’im­age des espaces de cir­cu­la­tion (entre les apparte­ments, dans la rue) qui font sor­tir les per­son­nages des cas­es qui leur étaient a pri­ori assignées. D’abord rebuté par Diego, le sus­pec­tant même de trahir les idéaux com­mu­nistes du pays, David se con­fie à un com­pagnon de cham­brée encore plus intolérant que lui. Pour­tant, le physique d’éphèbe de ce dernier et ses remar­ques déplacées à l’é­gard du fessier de David en font égale­ment un per­son­nage tout aus­si trou­ble, forçant telle­ment le trait sur la caté­gorie sociale à laque­lle il pré­tend appartenir que c’en est sus­pect. A con­trario, la gar­di­enne de l’im­meu­ble, une amoureuse vol­canique et frag­ile qu’on pour­rait croire sor­tie d’un drame social signé par Almod­ó­var dans les années 1980, représente le ver­sant d’un peu­ple dont les désirs sont impos­si­bles à canalis­er. Le film oscille con­stam­ment entre cette légèreté (les sus­pi­cions qui pèsent sur les per­son­nages génèrent une inquié­tude mesurée) et une grav­ité que sym­bol­ise par­faite­ment la voix-off de David qui intè­gre une sorte de dou­ble-tem­po­ral­ité : celle de l’in­stant présent, pris dans le tour­bil­lon de l’ef­fer­ves­cence cubaine, et celle de l’après, emprunt d’une douce mélan­col­ie qui pose un regard à la fois intro­spec­tif et rétro­spec­tif sur ce qu’il reste de l’idéal cubain. C’est que le pays est une source d’in­spi­ra­tion inépuis­able pour qui voudrait con­fron­ter les con­tra­dic­tions idéologiques d’une île aux allures de par­adis secret et per­du. Quelque part entre le refus de trahir la mère-patrie et le désir de réveiller Cuba de sa tor­peur, Fraise et Choco­lat est un hum­ble hom­mage d’une douceur infinie à la belle diver­sité de son peu­ple.