Pour leur pre­mier long métrage, Christo­pher Rad­cliff et Lau­ren Wolk­stein ont util­isé comme point de départ leur court de 2011, déjà inti­t­ulé The Strange Ones[1] remar­qué notam­ment au Fes­ti­val de Cler­mont-Fer­rand sous le titre Deux incon­nus. Le duo a réus­si à éviter le piège prin­ci­pal de cet exer­ci­ce, qui con­siste bien sou­vent à étir­er la nar­ra­tion sans avoir beau­coup plus de choses à dire. Ils ont habile­ment choisi d’intégrer la majeure par­tie du scé­nario du court métrage à celui du long, pour en faire un chapitre des aven­tures des deux pro­tag­o­nistes. Sam et Nick, per­son­nages énig­ma­tiques qui sem­blent liés par de som­bres secrets, se présen­tent auprès de ceux qu’ils croisent comme deux frères en route pour une excur­sion en forêt. Mais leur appar­ent road trip à tra­vers la cam­pagne améri­caine se trans­forme rapi­de­ment en cav­ale, soule­vant tout au long du film de nom­breuses inter­ro­ga­tions. À com­mencer par la plus cap­ti­vante, met­tant en avant l’ambiguïté de la rela­tion entre les per­son­nages : d’où vient réelle­ment la men­ace ? Les réal­isa­teurs fil­ment en effet Nick de manière à laiss­er ouvert le champ des pos­si­bles (objet de désir puis de peur, poten­tiel kid­nappeur, amant ou pro­tecteur) et lais­sent plan­er le doute sur la nature de leur rela­tion jusqu’à provo­quer un cer­tain malaise, main­tenant une ten­sion con­stante sur l’issue pos­si­ble de leur périple.

Spirale psychologique

The Strange Ones s’ouvre sur une suc­ces­sion de très cour­tes séquences, sans liens évi­dents entre elles (des phares de voiture per­dus dans la nuit, un jeune homme marchant dans un couloir obscur ou encore une mai­son en feu), toutes aus­si intri­g­antes que l’ensemble du film. Le prin­ci­pal par­ti pris nar­ratif des réal­isa­teurs est alors d’emblée annon­cé : un réc­it décon­stru­it dont il fau­dra rassem­bler les pièces à mesure que l’histoire nous sera dévoilée. Cette approche, pour­tant maintes fois util­isée au ciné­ma, fonc­tionne de bout en bout et dépasse le sim­ple effet de style arti­fi­ciel. La frag­men­ta­tion du réc­it et sa resti­tu­tion anar­chique au mon­tage font par­faite­ment écho à l’intériorité du per­son­nage prin­ci­pal, à sa dif­fi­culté de faire face à la réal­ité et à sa perte de notion du temps. Totale­ment per­tur­bé par un événe­ment trag­ique, son sub­con­scient le tour­mente et il sem­ble se débat­tre – tout autant que le spec­ta­teur – pour faire la dis­tinc­tion entre sou­venirs, rêves, fan­tasmes et hal­lu­ci­na­tions. Sam est pris dans une spi­rale infer­nale, motif large­ment présent dans le film (une tasse à café, une grotte, une spi­rale dess­inée avec obses­sion par Sam au sty­lo noir, ou encore le siphon de la douche) qui se retrou­ve dans la struc­ture en boucle du film. Chaque élé­ment peut être inter­prété comme une pièce du puz­zle, une clé de com­préhen­sion, mais égale­ment comme un exu­toire men­tal de sa cul­pa­bil­ité. Pour appuy­er davan­tage l’atmosphère étrange qu’ils ont créé, les réal­isa­teurs utilisent très large­ment le zoom avant pour réduire pro­gres­sive­ment le champ vis­i­ble à l’écran et accentuer la mon­tée de l’inquiétude des per­son­nages quant à ce qui pour­rait se trou­ver hors champ, stim­u­lant par la même l’imagination et la para­noïa. Ces instants sont accom­pa­g­nés d’un thème musi­cal récur­rent joué à la flûte, qui con­fère à ces plans une ambiance d’autant plus onirique.
Le dénoue­ment n’apportera volon­taire­ment pas toutes les répons­es, et par­ticipe large­ment à faire de The Strange Ones une œuvre sen­si­ble sur le pou­voir de l’imaginaire.

Notes

Notes
↑1 Vous pou­vez vision­ner le court métrage The Strange Ones (2011) dans son inté­gral­ité et légale­ment ici.