Le jeune Léo, quand il n’est pas sous l’emprise du crack ou du shit, est un pros­ti­tué homo­sex­uel qui vend ses charmes sur le bord de la route. Dans Sauvage, pre­mier film du Français Camille Vidal-Naquet, son errance est con­stru­ite au rythme de trois con­sul­ta­tions chez le médecin en forme d’étapes ini­ti­a­tiques. La pre­mière n’est qu’un jeu de rôle sex­uel, où le doc­teur s’avère vite être l’un des nom­breux clients du jeune homme. Le sec­ond est un véri­ta­ble médecin qui va ten­ter de résoudre ses prob­lèmes res­pi­ra­toires et, pourquoi pas, essay­er de l’aider à ren­tr­er dans le rang. Le dernier, un autre vrai médecin, le rap­pellera à sa pro­fonde sauvagerie, à son insta­bil­ité qui fascine autant qu’elle effraie (Léo est atti­rant mais risque de tout quit­ter à tout moment). Ce par­cours chao­tique altern­era entre le film d’apprentissage et le por­trait de mar­gin­al, sans jamais véri­ta­ble­ment plonger ni dans l’un ni dans l’autre. La pre­mière nature de Sauvage, celui du film ini­ti­a­tique, manque d’originalité pour sus­citer un véri­ta­ble intérêt ou un soupçon d’excitation. La faute sans doute à la prévis­i­bil­ité de sa struc­ture nar­ra­tive et à l’application avec laque­lle Vidal-Naquet repro­duit sage­ment l’évolution psy­chologique habituelle d’un inadap­té. Der­rière le quo­ti­di­en de cet escort-boy aux péripéties tan­tôt humiliantes, tan­tôt atten­dris­santes, se cachent, comme on s’y attend, un manque affec­tif, un besoin de recon­nais­sance et une inca­pac­ité à se ranger ou à se con­former à la norme.

Au calme

La sec­onde nature de Sauvage, celle du por­trait d’un mar­gin­al situé à la lisière de l’échappée picaresque, dégage quant à elle un indé­ni­able vent de fraîcheur à tra­vers les traits de ce jeune intran­quille, con­damné à rester l’œil de son pro­pre cyclone. Si les quelques panoramiques ver­ti­caux, tra­ver­sant les décors à toute vitesse et guidant notre regard jusqu’au jeune Léo, ont de quoi sur­pren­dre au départ (car rompant avec une mise en scène sou­vent sim­ple­ment illus­tra­tive), ils parvi­en­nent à don­ner un souf­fle dynamique à ce pre­mier film en quête d’identité. Le mou­ve­ment per­ma­nent de Léo et son amour pas­sion­nel pour Ahd, qu’il aime plus qu’il ne s’aime lui-même, parvi­en­nent à faire remon­ter à la sur­face du film une énergie prim­i­tive et ani­male, une fougue pleine de bruit et de fureur. Il n’est alors pas éton­nant que Léo ne parvi­enne qu’à se déten­dre dans le calme, con­tre un torse nu au petit matin ou sur le bord d’un pont tra­ver­sant un dépôt de trains, là où, seul, il peut briève­ment songer à pren­dre un nou­veau départ. Car une fois reposé et apaisé par un silence qui se fait rare, Léo ne peut que repar­tir de plus belle, addict au bruit assour­dis­sant des réac­teurs d’avions qui décol­lent près de la forêt où il se pros­titue comme au son des bass­es toni­tru­antes de ses nuits agitées. L’apaisement final de Sauvage, où Léo fait corps avec la nature l’enveloppant, n’est que le préam­bule d’une nou­velle tem­pête qui se pro­file à l’horizon. Avec ce pre­mier film promet­teur bien que par­fois atten­du, Vidal-Naquet aura, quoi qu’il arrive, fourni à son acteur prin­ci­pal, Félix Mar­i­taud, un per­son­nage à l’ivresse cor­porelle sai­sis­sante et prop­ice, dans ses cir­cu­la­tions de la frénésie à l’apaisement, à une com­po­si­tion remar­quable.