Le 10 juil­let 1943 les sol­dats améri­cains débar­quent sur la côte sicili­enne dans le cadre de l’opération Husky menée par les Alliés. Arturo Giammare­si, inter­prété par le réal­isa­teur lui-même, Pier­francesco Dilib­er­to, est un Paler­mi­tain instal­lé aux États-Unis. Il rêve d’épouser Flo­ra mais celle-ci est déjà promise par son oncle mafieux à Carme­lo. Pour empêch­er ce mariage Arturo n’a d’autre solu­tion que d’aller deman­der en per­son­ne la main de Flo­ra à son père resté en Sicile. Sans le sou, le seul moyen qu’il trou­ve pour s’y ren­dre est de s’engager dans l’armée améri­caine qui prévoit le débar­que­ment stratégique sur l’île.

En nous menant de la Lit­tle Italy à un petit vil­lage sicilien, Bien­v­enue en Sicile fait du décalage qui existe entre les Ita­lo-Améri­cains et les Siciliens son prin­ci­pal ressort comique. De ces dif­férences lin­guis­tiques et cul­turelles naît un comique de sit­u­a­tion qui sait faire preuve d’une cer­taine effi­cac­ité dans sa pre­mière par­tie. Mais Dilib­er­to ne parvient pas à men­er cette farce jusqu’au bout. En hési­tant entre la comédie, le drame his­torique et la dénon­ci­a­tion poli­tique, le film se dilue pro­gres­sive­ment en s’éparpillant dans ces gen­res cod­i­fiés et ne sub­siste finale­ment qu’un déploiement de clichés qui vire à l’indigestion.

Un écrin de couleurs criardes

Le réal­isa­teur cherche à inté­gr­er à l’atmosphère potache de son film quelques touch­es de drame his­torique, notam­ment à tra­vers la représen­ta­tion lar­moy­ante d’une jeune veuve et de son fils. Néan­moins ils ne parvi­en­nent pas à apporter l’effet de réel escomp­té dans la mesure où leur exis­tence sem­ble se réduire à l’état de cau­tion his­torique ser­vant à évo­quer les dif­fi­cultés vécues par les locaux pen­dant la guerre.

Les autres per­son­nages incar­nent l’idée d’une Sicile très stéréo­typée selon les pon­cifs habituels : fort sen­ti­ment religieux, machisme assumé, crim­i­nal­ité… Mais c’est surtout sur un usage appuyé du dialecte et d’expressions typ­iques que se fonde cette pré­ten­due “sicil­ian­ité” que le film entend représen­ter. La plu­part n’étant que de sim­ples clichés vivants dont le verbe haut sert à sus­citer la moquerie, les per­son­nages ne sem­blent alors exis­ter que pour ten­dre une toile de fond pit­toresque à l’intrigue.

On con­naît l’importance des formes dialec­tales dans l’histoire du ciné­ma ital­ien ; le développe­ment de la com­me­dia all’italiana est par ailleurs indis­so­cia­ble de la recherche d’une authen­tic­ité lin­guis­tique à tra­vers l’établissement de l’Italien moyen.[1] Si ce plurilin­guisme ser­vait plutôt à retran­scrire un cer­tain réal­isme, dans Bien­v­enue en Sicile les usages et idées reçues représen­tés sont au con­traire ce qui rend le film arti­fi­ciel tant chaque élé­ment du décor sem­ble pen­sé pour sig­ni­fi­er cette “sicil­ian­ité” jusqu’à l’écœurement. Dans un décor aux allures de car­ton-pâte pro­pret, les signes pro­lifèrent tels les étals de can­no­li aux couleurs flashy des Sici­lo-Améri­cains qui four­nissent leur aide à l’armée améri­caine.

Une fois la quête d’Arturo résolue le film bas­cule vers un dis­cours poli­tique mal­adroit ; il prend effec­tive­ment pour appui le rap­port Scot­ten de 1943 “The Prob­lem of Mafia in Sici­ly” cen­sé dénon­cer la respon­s­abil­ité des États-Unis dans le proces­sus de revi­tal­i­sa­tion de la mafia ital­i­enne lors de l’invasion alliée, notam­ment à tra­vers l’installation à la tête du pou­voir local de nom­breuses fig­ures mafieuses. Si cette his­toire est com­muné­ment accep­tée, elle n’en est pas pour autant vraie, comme le rap­pelle l’historien Rosario Man­giameli[2]. En exhibant le doc­u­ment lui-même à la fin du film, non seule­ment Dilib­er­to l’extrait de son con­texte sans réflex­ion préal­able, mais encore sem­ble vouloir apporter la soi-dis­ant preuve his­torique à une théorie qui reste encore à prou­ver. En s’achevant sur cette dia­tribe inat­ten­due, le film révèle son manque d’unité en même temps qu’une atti­tude face à l’Histoire qui s’avère assez dérangeante.

Notes

Notes
↑1 Sur ce sujet voir les travaux de Fabio Rossi dans l’ouvrage col­lec­tif L’Italiano al Cin­e­ma, l’Italiano nel Cin­e­ma (2017).
↑2 L’historien sicilien Rosario Man­giameli a adressé une réponse au réal­isa­teur dans une vidéo YouTube.