Trois ans après son biopic sur Fritz Bauer, le red­outable “chas­seur de nazis”, Lars Kraume revient avec une chronique ado­les­cente où il explore à nou­veau une tranche de passé de l’Allemagne, cette fois-ci dans l’ancienne RDA. Mais à tra­vers le réc­it des con­séquences poli­tiques d’une minute de silence organ­isée dans leur salle de classe par des écol­iers est-alle­mands en 1956, en sou­tien aux révo­lu­tion­naires hon­grois réprimés par l’armée sovié­tique, le réal­isa­teur laisse avant tout la vie et l’énergie juvénile des inter­prètes guider sa mise en scène : c’est un teen movie mod­este et exé­cuté avec une belle élé­gance qui se déploie ici à tra­vers les lignes de l’anecdote his­torique édi­fi­ante.

Cette anec­dote de la “salle de classe silen­cieuse” est-elle en Alle­magne con­sid­érée comme un véri­ta­ble fait his­torique qui pour­rait fig­ur­er dans les manuels d’histoire des élèves ?

C’est une anec­dote his­torique avérée, oui, seule­ment elle ne fig­ure pas dans les manuels d’histoire ! C‘est une anec­dote très peu con­nue comme il y en a beau­coup d’autres du temps de la RDA. Celle-ci est peut-être cepen­dant légère­ment plus famil­ière parce que Diet­rich Garst­ka l‘a racon­tée dans son auto­bi­ogra­phie (dans le film, Garst­ka est devenu le per­son­nage de Kurt). Son livre est paru il y a douze ans et c’est à cette époque que j’ai com­mencé à me pencher sur le scé­nario adap­té.

Avez-vous dû apporter des com­plé­ments au matéri­au orig­inel ?

Oui, comme c’est très sou­vent le cas avec des his­toires inspirées d’évènements réels : le scé­nario est un mélange de pen­sées du moment his­torique et de den­sité nar­ra­tive. Dans le cas de La Révo­lu­tion silen­cieuse, c’est essen­tielle­ment la biogra­phie des per­son­nages que j’ai beau­coup étof­fée. Notam­ment leur rela­tion avec leurs pères respec­tifs, qui est de mon inven­tion.

Quelque chose d’assez frap­pant dans le film, c’est aus­si que la recon­sti­tu­tion de la RDA dans les extérieurs est finale­ment assez sobre. En par­ti­c­uli­er dans les pre­mières min­utes du film, lorsqu’on suit les deux héros jusque dans leur “fuite” au ciné­ma, la ville a l’air très vivante. Com­ment avez-vous abor­dé la ques­tion des décors ?

La véri­ta­ble his­toire s’est déroulée à Storkow, mais c’est désor­mais une ville tout à fait mod­ernisée – nous n’aurions pas pu tourn­er là-bas. C’est finale­ment Eisen­hüt­ten­stadt, une ville pas très éloignée de Storkow, que nous avons choisie comme lieu de tour­nage. À l’époque de la RDA, elle était con­nue sous le nom de “Stal­in­stadt” : encore aujourd’hui, c’est une cité ouvrière incroy­able­ment mod­erne. Cette décou­verte a été déci­sive pour l’élaboration des décors du film : le vaste plateau de tour­nage qu’elle nous offrait a ren­du pos­si­ble ce “sen­ti­ment de la ville”.

Venons-en aux acteurs. Dans votre précé­dent film, Fritz Bauer, un héros alle­mand, vous aviez déjà fait des choix de cast­ing assez éton­nants (dans le sens posi­tif du terme). Ronald Zehrfeld, par exem­ple, y jouait un per­son­nage en quelque sorte plus frag­ile que ses rôles habituels. Dans La Révo­lu­tion silen­cieuse, on peut voir entre autres Judith Engel (qui jouait une belle-mère assez cru­elle dans Le Bois lac­té, de Christoph Hochhäusler) incar­n­er une fig­ure mater­nelle très émou­vante, au début très calme et facile­ment impres­sionnable, et qui pro­gres­sive­ment s‘affirme comme une femme puis­sante. Com­ment tra­vaillez-vous avec les acteurs pour pro­duire ces con­trastes ?

C’est une étape impor­tante dans la réal­i­sa­tion d‘un film : on ne peut jamais rat­trap­er une erreur de cast­ing une fois que le tra­vail sur le plateau a com­mencé.

Nessie Ness­lauer, direc­trice de cast­ing renom­mée avec qui je tra­vaille depuis env­i­ron vingt ans, s’est occupée de La Révo­lu­tion silen­cieuse. Elle est très con­nue pour sa capac­ité à décou­vrir de nou­veaux tal­ents (elle a par exem­ple décou­vert August Diehl, qui est désor­mais un acteur alle­mand très célèbre). Pour trou­ver les jeunes acteurs du film, nous avons donc fait beau­coup de cast­ings.

Pour les autres, pour les rôles d’adultes, tous les acteurs que nous avons choi­sis son nés en ex-RDA (à l’exception d’un seul). Michael Gwis­dek est peut-être le seul d’entre eux qui aurait des sou­venirs de la RDA des années 1950, à l’époque où se passe l’histoire. Mais d‘une façon générale cet arrière-plan était impor­tant pour l’ensemble des per­son­nages d’adultes, notam­ment dans leur façon d’interagir avec les enfants.

En ce qui con­cerne Judith Engel, c’est une actrice qui est capa­ble d’une vraie présence physique; elle laisse facile­ment transparaître les émo­tions de ses per­son­nages – ce qui était essen­tiel pour le rôle qu’elle joue dans le film.

Enfin, pour revenir à Ronald Zehrfeld dans Fritz Bauer : à l’époque du tour­nage de ce film, cer­taines per­son­nes ont craint qu’il puisse s’agir d’une erreur de cast­ing. Mais je ne voulais pas faire dans le cliché en engageant pour le rôle de cet avo­cat homo­sex­uel un homme mince et timide. Tout sim­ple­ment parce que l’orientation sex­uelle d’un indi­vidu n’a rien à voir avec son apparence physique.

Les ado­les­cents du film sont certes représen­tés comme des héros. Mais ce qui est beau, c’est qu’il s’agit aus­si tout sim­ple­ment de lycéens qui veu­lent pass­er leur bac. Le point de départ “his­torique” est bien­tôt inté­gré dans un sché­ma de teen movie : il y a là une évo­lu­tion très nette dans le scé­nario mais qui est aus­si d’une grande sub­til­ité.

Je voulais que les jeunes d’aujourd’hui puis­sent se retrou­ver dans ces per­son­nages. Au début du film, le per­son­nage de Théo va au ciné­ma, il flirte avec des filles – des occu­pa­tions d’adolescent. Il ne s’intéresse pas à la poli­tique ! Elle ne devient intéres­sante pour lui qu’à par­tir du moment où il com­prend enfin qu’il doit se con­stru­ire sa pro­pre opin­ion s’il ne veut pas finir comme son père : un homme qui s’est tout sim­ple­ment fon­du dans le moule de la RDA. La poli­tique est intéres­sante parce que finale­ment, elle le con­cerne aus­si directe­ment.

Pour finir, j’aimerais vous deman­der si vous tra­vaillez déjà à votre prochain pro­jet.

Oui, c’est à nou­veau un pro­jet qui traite de l’histoire de l’Allemagne (sourire). Cette fois-ci, ce sera sur le Bauhaus, le mou­ve­ment archi­tec­tur­al d’avant-garde fondé par Wal­ter Gropius en 1919 à Weimar, qui a ensuite “démé­nagé” à Dessau puis à Berlin. Ce sera une série pour la télévi­sion – la pre­mière sai­son portera exclu­sive­ment sur la péri­ode “Weimar”.