C’est un doc­u­ment rare qui atteint enfin les salles de ciné­ma, cinquante ans après sa réal­i­sa­tion dans le feu de Mai 68. Bien reçu à la toute pre­mière Quin­zaine des Réal­isa­teurs (1969)[1], le doc­u­men­taire de Jean-Luc Mag­neron n’avait pour­tant jamais été dis­tribué ; c’est le fils du réal­isa­teur, Loïc Mag­neron, qui comble cette lacune au tra­vers de sa société Wide. On pour­rait a pri­ori trou­ver cette sor­tie oppor­tune, eu égard non seule­ment au cinquan­te­naire, mais aus­si aux ques­tion­nements dont ce moment de la Cinquième République fait aujour­d’hui l’ob­jet, et à cer­taines ten­ta­tions de révi­sion­nisme quant à son apport socié­tal. Pour­tant, Mai 68, la belle ouvrage n’est pas exacte­ment un film “sur” Mai 68, il n’a pas vrai­ment de quoi inter­venir dans un tel débat général sur ces événe­ments. À la place, il donne à réfléchir sur un autre sujet, lui aus­si bien actuel, puisqu’il con­siste à recueil­lir des témoignages de la répres­sion poli­cière à l’œu­vre pour juguler la révolte. À l’heure où, pour attester par l’im­age de la vio­lence physique du pou­voir, on ne dis­pose pra­tique­ment que de vidéos de pris­es directes épars­es sur le Web et dif­fi­ciles à remet­tre en per­spec­tive, il est récon­for­t­ant de se rap­pel­er qu’une entre­prise de recon­sti­tu­tion cir­con­stan­ciée et com­men­tée a un jour été mise en œuvre.

Le dis­posi­tif doc­u­men­taire est assez sim­ple : une suite d’in­ter­views, intro­duite par un dis­cours gaullien auto-sat­is­fait qu’elle va con­tredire, à peine mise en pause le temps d’une poignée de scènes de rue qui en dis­ent moins que les mots. Des per­son­nes filmées en gros plan de trois quarts (avec quelques zooms rel­e­vant plus du réflexe pro­fes­sion­nel que du choix artis­tique) com­posent ain­si un kaléi­do­scope de la bru­tal­ité des CRS, avec pour seul com­men­taire off les ques­tions (certes par­fois légère­ment ori­en­tées, invi­ta­tions à la libéra­tion des affects) de l’in­ter­vieweur. Jour­nal­istes, étu­di­ants, pas­sants, mem­bres du corps étu­di­ant ou même patients inter­rogés dans leur lit, cha­cun livre sa per­spec­tive, tou­jours posée et témoignant d’une cer­taine réflex­ion a pos­te­ri­ori, de la vio­lence en uni­forme, où la soumis­sion aux ordres don­nés se mêle à son inter­pré­ta­tion comme une autori­sa­tion à s’a­ban­don­ner aux bas instincts (“comités d’ac­cueil” mus­clés, pris­es de guerre, rumeurs de vio­ls…). On croy­ait revoir Mai 68, on décou­vre des réc­its qui pour­raient éman­er d’autres temps et d’autres lieux (et même de très près de nous), d’une bru­tal­ité asser­men­tée et rég­i­men­tée qui décidé­ment ne change pas. D’im­ages, le film de Mag­neron ne livre guère que celle des vis­ages par­fois abîmés (lunettes noires, panse­ments) des inter­rogés ; c’est un film de paroles, où chaque témoin livre non seule­ment une vision des faits, mais aus­si, pour cer­tains, les mar­ques d’une prise de recul a pos­te­ri­ori, par­fois par­tiale ou idéologique­ment ori­en­tée, mais qui rend d’au­tant plus crédi­ble la sincérité de son témoignage.

Notes

Notes
↑1 Rap­pelons que cette sélec­tion par­al­lèle du fes­ti­val de Cannes fut lancée cette année-là en réac­tion à l’échec de l’édi­tion précé­dente du fes­ti­val offi­ciel… suite à la révolte étu­di­ante.