Deux jeunes comé­di­ennes sont recrutées et mis­es en con­cur­rence par une met­teuse en scène de théâtre con­tro­ver­sée, dans une étrange expéri­ence de per­for­mance dra­ma­tique. Dans un hôpi­tal psy­chi­a­trique aban­don­né, elles doivent se priv­er de som­meil aus­si longtemps que pos­si­ble tout en répé­tant une pièce écrite par une patiente du lieu vingt ans plus tôt. Bien­tôt, l’une des comé­di­ennes com­mence à percevoir des choses étranges, qui pour­raient être aus­si bien des hal­lu­ci­na­tions que des visions extralu­cides… Sur ce pos­tu­lat, No Dormirás tente de brass­er large dans son réc­it fan­tas­tique et hor­ri­fique en jouant trois par­ti­tions dis­tinctes, toutes plus ou moins ratées et ne se con­ciliant pas vrai­ment, mais con­vergeant néan­moins vers une sur­prise finale qui sauve in extrem­is le film du néant.

À dormir debout

La par­ti­tion dom­i­nante — et la moins con­va­in­cante — est celle de la forme fatiguée d’un film shock­er bas de gamme sans une once d’idée. On con­state que dans les huit ans qui sépar­ent No Dormirás du ris­i­ble The Silent House, le réal­isa­teur Gus­ta­vo Hernán­dez n’a à peu près rien appris, faisant tou­jours mine de croire qu’une lumière arti­fi­cielle­ment “salie” et des jump scares enchaînés si machi­nale­ment qu’ils en sont tous prévis­i­bles suff­isent pour trouss­er un diver­tisse­ment hor­ri­fique effi­cace quand le résul­tat réel n’est qu’un train fan­tôme obsolète. Quand, à chaque fois qu’un mou­ve­ment de caméra pré­tend ménag­er du sus­pense dans un coin de la scène, le spec­ta­teur devine dans quel autre coin une ombre ou un spec­tre va sur­gir au moment où le per­son­nage con­cerné va y tourn­er la tête (syn­drome qu’on pour­rait appel­er “du miroir de l’ar­moire à phar­ma­cie”, du nom de ce cliché usé jusqu’à la fibre), c’est un signe évi­dent que quelque chose cloche dans cette con­cep­tion robo­t­ique, dés­in­vestie et à la ramasse du ciné­ma d’hor­reur, qui ne conçoit le hors-champ que comme un banal out­il pour répéter ad nau­se­am le même tour de passe-passe.

Or, non con­tent de ce pau­vre pro­gramme formel, No Dormirás lui adjoint un autre, de pur scé­nario. Le voilà qui se pré­tend aus­si film à mys­tère où, d’in­for­ma­tions dénichées sur les lieux — voire directe­ment lues sur les murs — en cas­cade finale de révéla­tions fra­cas­santes, les ten­ants et aboutis­sants de la plongée dans le sur­na­turel vont trou­ver une expli­ca­tion bien tirée par les cheveux. Il sera per­mis de pren­dre ce jeu scé­nar­is­tique au sec­ond degré, tout en regret­tant qu’il ne parvi­enne à se gref­fer de façon con­va­in­cante au shock­er pour lui don­ner la con­sis­tance qui lui manque. Et puis, dans ce grand bar­num, se des­sine aus­si un sem­blant de métaphore. L’in­trigue s’aven­tu­rant du côté de l’hy­pothèse de pos­ses­sion par des esprits, il est ten­tant d’y voir le maquil­lage en fic­tion grand-guig­nol du jusqu’au-boutisme du comé­di­en con­scien­cieux au point de se laiss­er habiter par son rôle. Pro­jec­tion théorique gra­tu­ite du spec­ta­teur ? Peut-être, mais on y repensera au moment de l’ul­time acmé du film, où cette idée appa­raît sous la forme la plus trou­blante que le film ait jamais réus­si à génér­er.

Sursaut à la sortie de scène

Car, exé­cuté avec l’ab­sence de grâce des faiseurs se reposant trop pesam­ment sur les vieilles ficelles, No Dormirás aurait pu couler tran­quille­ment vers sa con­clu­sion avant de se faire oubli­er — n’eût été cette scène qua­si finale, d’une étrangeté si effec­tive qu’on pour­rait croire qu’elle a échap­pé à la vig­i­lance des pro­duc­teurs. Présen­tée comme une forme par­ti­c­ulière de représen­ta­tion qui dérape (sans qu’on sache à coup sûr si ce déra­page était prévu ou non par les insti­ga­teurs de la représen­ta­tion), la scène, pen­dant une ou deux min­utes, incar­ne avec une soudaine lim­pid­ité l’essence des pistes lour­de­ment bal­isées jusque-là : une con­fu­sion général­isée entre réel, sim­u­lacre et cauchemar, qui dépasse le cadre des per­son­nages prin­ci­paux pour gag­n­er leur audi­toire. Cela se passe comme si le film n’avait épuisé son stock de visions d’hor­reur indus­trielles et de secrets tara­bis­cotés que pour aboutir à cet instant-là, pic de sus­pen­sion des cer­ti­tudes au bout d’un long couloir d’indé­ni­able médi­ocrité.