Le qua­trième long-métrage de Raja Amari (en comp­tant Print­emps tunisien, réal­isé en 2014 et qui n’a mal­heureuse­ment pas con­nu les faveurs d’une dis­tri­b­u­tion en France) s’ou­vre sur une scène sai­sis­sante : au beau milieu d’une éten­due infinie d’eau, une femme seule se débat pour sa survie tan­dis que le mon­tage intè­gre quelques inserts sur un passe­port et des pho­tos de famille étalées sur les calmes fonds marins. Il n’en faut pas plus à la réal­isatrice de Satin rouge pour sym­bol­is­er le drame human­i­taire de l’ex­ode de la jeunesse tunisi­enne (rompre les liens, se lancer dans une aven­ture soli­taire au péril de sa vie). Ici, nulle volon­té de réal­isme pour met­tre en scène ce que tant de doc­u­men­taires et fic­tions nat­u­ral­istes ont ten­té de représen­ter de la manière la plus crédi­ble pos­si­ble : lorsque la jeune femme finit par accoster (par on ne sait quel mir­a­cle), l’en­droit a même des atours étrange­ment irréels, comme si cette terre promise par les passeurs n’of­frait pas tout à fait le con­cret espéré. Sans aucune tran­si­tion, on retrou­ve la jeune femme silen­cieuse arpen­tant les rues de Lyon à la recherche d’un moyen pour sub­sis­ter. Samia, de son prénom, finit par retrou­ver Imed, Tunisien entré comme elle illé­gale­ment sur le ter­ri­toire français, et vivant d’un petit boulot de serveur. Pas très à l’aise avec l’hos­pi­tal­ité que lui accorde ce frère d’une amie restée au pays, la clan­des­tine prend rapi­de­ment ses dis­tances avec le groupe d’hommes qui lui tourne autour tout en prenant pour mod­èle le frère de cette dernière, empris­on­né pour rad­i­cal­i­sa­tion. C’est alors que Samia croit trou­ver son salut en la per­son­ne de Madame Bertaud, une bour­geoise veuve depuis peu, qui l’en­gage pour s’oc­cu­per des affaires de son mari.

Cet obscur objet du désir

Comme dans Les Secrets (2010), Raja Amari trou­ve dans ce rap­proche­ment inat­ten­du de ces corps féminins l’op­por­tu­nité d’ex­plor­er les désirs enfouis et toute une somme de non-dits sup­posés en dire long sur leur pesante cul­pa­bil­ité. Mise à l’abri de la men­ace poli­cière et des fana­tiques religieux, Samia ne devient donc pas — comme on aurait pu le crain­dre — l’é­ten­dard d’une jeunesse prise entre deux feux. Préférant le huis-clos psy­chologique, la réal­isatrice tunisi­enne scrute la manière dont les deux femmes s’ap­privoisent en quête de leurs iden­tités respec­tives pour pro­gres­sive­ment devenir dépen­dantes l’une de l’autre. Certes, Amari n’a pas pour ambi­tion de met­tre des mots pré­cis sur les raisons de ce rap­proche­ment : c’est d’ailleurs lorsqu’il fait l’é­conomie des dia­logues que le film est le plus intéres­sant, priv­ilé­giant des ambiances sonores et de sou­ples mou­ve­ments de caméra pour mieux matéri­alis­er l’in­quié­tude dif­fuse et le marasme dans lequel sur­na­gent les per­son­nages. Pour autant, l’at­tache­ment de Corps étranger à cul­tiv­er l’am­biguïté et le non-dit est loin d’être tou­jours opérant : mul­ti­pli­ant les tours de force, le scé­nario — qui con­stitue ici le point faible du pro­jet — trahit assez rapi­de­ment le car­ac­tère arti­fi­ciel du dis­posi­tif, comme si chaque rebondisse­ment n’avait que pour objec­tif assez mal dis­simulé de con­duire les deux femmes jusqu’au point de non-retour. Si ce qui lie Madame Bertaud à sa pro­tégée n’est pas claire­ment défi­ni, on s’at­tache néan­moins à nous présen­ter toutes les hypothès­es plau­si­bles (peur de la soli­tude ou désir sex­uel, con­de­scen­dance de classe ou sol­i­dar­ité), pri­vant le pro­jet d’une part d’om­bre pour­tant indis­pens­able à la dif­fu­sion du trou­ble.

Ménage à trois

Pour ten­ter de con­jur­er l’en­lise­ment qui men­ace assez rapi­de­ment le réc­it, Raja Amari provoque de manière assez mal­ha­bile le retour d’Imed dans l’ob­jec­tif de per­turber cet étrange duo féminin. D’abord obsédé par la beauté de Samia, le pour­tant pieux Tunisien con­sent rapi­de­ment à offrir ses charmes à Madame Bertaud. Invité à s’in­staller lui aus­si dans l’ap­parte­ment bour­geois de cette dernière, le jeune homme est mis face à ses con­tra­dic­tions : prô­nant un cer­tain rig­orisme, inca­pable d’en­vis­ager un pos­si­ble rap­proche­ment homo­sex­uel entre les deux femmes, il est néan­moins dépassé par l’ap­pel de la chair, pris au piège de ce trou­blant jeu où cha­cun devient objet de désir. Mais la mise en scène peine à gér­er cette cohab­i­ta­tion : trop sou­vent déter­minés par leurs gestes ou leurs déci­sions, les per­son­nages sont en revanche con­damnés à rester périphérique lorsqu’ils subis­sent la sit­u­a­tion plus qu’ils ne l’ini­tient. Trou­vant dif­fi­cile­ment l’équili­bre entre l’épure des enjeux et le sym­bol­isme un peu trop appuyé des sit­u­a­tions (l’ex­plo­ration des désirs comme allé­gorie d’un aban­don de la terre natale), Corps étranger n’at­teint que trop rarement l’am­pleur espérée. C’est d’au­tant plus dom­mage que Raja Amari, ici comme dans ses précé­dents films, sait pour­tant se met­tre à bonne dis­tance de son sujet, priv­ilé­giant la force de la mise en scène pour porter une réflex­ion poli­tique aux expli­ca­tions psy­chologiques et jus­ti­fi­ca­tions soci­ologiques. Mais ici, mal­gré l’im­pec­ca­ble direc­tion d’ac­teurs, les enjeux peinent à s’in­car­n­er pleine­ment, pris­on­niers d’un rap­port de forces trop sché­ma­tique pour véri­ta­ble­ment trou­bler.