À l’im­age de son sujet prin­ci­pal, le doc­u­men­taire Find­ing Phong est un objet hybride un peu décon­cer­tant, offrant un point de vue mul­ti­ple sur le par­cours de Phong, jeune Viet­nami­enne pris­on­nière de son corps de garçon et qui décide de suiv­re un proces­sus de change­ment de sexe en Thaï­lande. Débu­tant à la manière d’un jour­nal intime, le film s’ar­tic­ule autour d’im­ages que la jeune femme a tournées chez elle, dans son intim­ité : face à la caméra, elle s’é­panche comme si sa mère l’é­coutait pour ten­ter de dire com­bi­en elle souf­fre de cette sit­u­a­tion depuis sa nais­sance et qu’elle souhaite aujour­d’hui cor­riger ce qu’elle con­sid­ère comme une anom­alie pour trou­ver la pleine cohérence de son être. Ces pre­mières images sont empreintes d’une indé­ni­able souf­france : isolée, en demande éper­due d’amour et de recon­nais­sance, Phong fait de l’outil numérique une expéri­ence cathar­tique qui lui per­met de met­tre des mots sur sa soli­tude et son besoin d’é­coute. Les coréal­isa­teurs Tran Phuong Thao et Swann Dubus se sont donc effacés pen­dant ces quelques mois qui cor­re­spon­dent à l’amorce du pro­jet : il s’agis­sait de laiss­er toute la place à la jeune femme pour ne pas en faire un objet de curiosité ni d’é­tude. Éton­nam­ment, alors qu’on aurait pu crain­dre que ce dis­posi­tif ne tombe dans le voyeurisme, l’im­passe exis­ten­tielle dans laque­lle se trou­ve notre per­son­nage main­tient notre regard à juste dis­tance en nous lais­sant sim­ple­ment pren­dre acte du dilemme. Ce début ouvert, dans le sens où il n’indique pas claire­ment la direc­tion que pren­dra ensuite le long-métrage, con­stitue donc une matière brute, un rap­port immé­di­at au sujet qui ne force pas pour autant l’i­den­ti­fi­ca­tion.

Contrechamp sociétal

Quelques mois passent et Phong sort pro­gres­sive­ment de son état de mal-être pour s’ou­vrir un peu plus à la société viet­nami­enne afin de lui expos­er son pro­jet de change­ment de sexe. Les images enreg­istrées ne sont plus alors con­trôlées par la prin­ci­pale intéressée : c’est à Tran Phuong Thao et Swann Dubus que revient la respon­s­abil­ité d’ac­com­pa­g­n­er la jeune femme dans divers­es scènes d’in­ter­ac­tion. Cette dernière se met qua­si­ment en retrait du dis­posi­tif, au prof­it d’un con­trechamp sai­sis­sant sur une société au car­refour d’évo­lu­tions socié­tales spec­tac­u­laires. Parce que Phong se sent con­tin­uelle­ment vul­nérable face au regard de l’autre (qu’elle défie pour­tant para­doxale­ment en assumant totale­ment son choix), elle donne aux gens qui l’en­tourent une place prépondérante, leur lais­sant à loisir la pos­si­bil­ité de com­menter, dis­cuter, inter­roger ce choix de chang­er de genre pour appa­raître défini­tive­ment aux yeux du monde en tant que femme. Riche de ces nom­breuses ren­con­tres, le mon­tage donne à voir une vari­abil­ité de points de vue, allant de la per­plex­ité à l’é­ton­nement en pas­sant par la bien­veil­lance. Que ce soit au théâtre de mar­i­on­nettes où elle tra­vaille, dans les lieux de socia­bil­ité où on la con­naît ou bien au sein de sa famille, le film parvient à capter une énergie spon­tanée qui fait toute la richesse de ce pro­jet pro­téi­forme. Cer­taine­ment pen­sé comme un moyen d’in­stau­r­er un dia­logue pérenne avec les par­ents âgés de Phong qui vivent dans un petit vil­lage du Viet­nam, le pro­jet donne par­fois l’im­pres­sion de ne chercher qu’à met­tre en exer­gue la tolérance insoupçon­née dont les proches peu­vent faire preuve pour faire de Find­ing Phong l’é­ten­dard d’une cause à défendre.

Vers l’acceptation

Le film atteint sa lim­ite lorsqu’il s’at­tarde sur le proces­sus médi­cal de trans­for­ma­tion physique : si le fait de con­fron­ter Phong aux images d’opéra­tions chirur­gi­cales per­met d’in­sis­ter sur le courage que requiert pareil choix (en plus de devoir affron­ter le regard des autres), ces scènes flir­tent avec le pas­sage obligé qui pol­lue habituelle­ment tous les reportages télé sur la trans­sex­u­al­ité et sat­is­fait le voyeurisme du spec­ta­teur. C’est que, de l’aveu même de la jeune femme et de ses coréal­isa­teurs, le film finit par devenir au fil du tour­nage un com­bat poli­tique au Viet­nam qui dépasse le sim­ple cas ici exposé : dans un pays où le con­ser­vatisme et l’ig­no­rance vont encore de pair autour du thème de la trans­sex­u­al­ité (mais s’il n’y avait que lui…), on com­prend bien que l’in­ten­tion du pro­jet est aus­si de faire œuvre de péd­a­gogie, en expli­quant dans les moin­dres détails à ceux qui ont une vision un peu trop exo­tique de la trans­sex­u­al­ité le chem­ine­ment sen­si­ble qui lui est lié. Sitôt dev­enue la femme com­plète qu’elle souhaitait être, Phong con­tin­ue de se sous­traire au film, débu­tant ain­si une nou­velle vie qui n’a plus lieu d’être com­men­tée face caméra par la prin­ci­pale intéressée. Si les détours sont par­fois (trop) nom­breux, la con­struc­tion un peu trib­u­taire de ce que cha­cun a à dire, Find­ing Phong n’est rien de moins que le réc­it d’une éman­ci­pa­tion, face aux con­traintes que le corps de nais­sance impose, mais surtout face au regard enfer­mant de l’autre.