Plongée au cœur d’un cen­tre d’accueil d’urgence dans le nord de Paris, le doc­u­men­taire Un jour ça ira est porté par un sujet telle­ment fort qu’il pour­rait facile­ment occul­ter les ques­tions — pour­tant ici prob­lé­ma­tiques — de mise en scène du réel. Il fait peu de doutes que le film saura séduire son audi­toire, cap­i­tal­isant sur l’empathie qu’in­spirent for­cé­ment ces quelques per­son­nes en sit­u­a­tion de grande pré­car­ité et que la caméra s’attache à accom­pa­g­n­er dans leur com­bat quo­ti­di­en avec ce qui paraît être au pre­mier abord une indis­cutable générosité. En effet, com­ment ne pas suc­comber à la gouaille de ce jeune ado­les­cent qui affronte les épreuves aux côtés de sa mère et qui a décidé, dans le cadre d’un ate­lier d’écriture, de couch­er sur le papi­er ses expéri­ences ? Com­ment ne pas s’alarmer du manque de moyens humains mais surtout matériels qui font le lot de ces asso­ci­a­tions human­i­taires quand les pou­voirs publics sem­blent avoir lâche­ment bais­sé les bras ? Com­ment ne pas applaudir ces per­son­nes engagées dans l’accueil de ces lais­sés pour compte et qui doivent quo­ti­di­en­nement trou­ver le bon équili­bre entre l’empathie et l’altérité d’un côté, la dis­ci­pline et la fer­meté de l’autre ? À vrai dire, Un jour ça ira ne nous donne pas vrai­ment d’autre choix que d’adhérer à son pro­pos engagé tant il sim­pli­fie à l’extrême notre per­cep­tion sen­si­ble des enjeux, évi­tant tout ce qui pour­rait venir par­a­siter la beauté du mes­sage, au risque de don­ner le désagréable sen­ti­ment de voir ces quelques mal­heureux des­tins instru­men­tal­isés au ser­vice de l’efficacité du mes­sage.

Que faire de sa caméra ?

La con­struc­tion du film et le régime d’images qui en découle s’articulent autour de deux échéances : d’abord, la fer­me­ture annon­cée du cen­tre, déplacé en proche ban­lieue avec tous les désagré­ments que cela implique pour ces familles désireuses de s’intégrer (allonge­ment du temps de tra­jet pour aller tra­vailler, change­ment d’écoles pour les enfants) ; ensuite, la représen­ta­tion théâ­trale, aboutisse­ment d’un exer­ci­ce d’écriture auquel les enfants et ado­les­cents se livrent, avec comme point d’orgue la pub­li­ca­tion de leurs témoignages dans le quo­ti­di­en Libéra­tion. L’emphase cer­taine avec laque­lle les deux réal­isa­teurs souhait­ent accom­pa­g­n­er les par­tic­i­pants au film dans ce dou­ble défi est louable. Mais ils en oublient para­doxale­ment de se nour­rir de la matière brute que leur offrait pareille immer­sion pour for­muler une vraie propo­si­tion de mise en scène : sou­vent posée au milieu d’un événe­ment, d’un dia­logue, d’un rassem­ble­ment qui se veu­lent sys­té­ma­tique­ment sig­nifi­ants, la caméra ne s’aventure jamais à capter l’imprévisible, à pren­dre le risque de pro­pos­er un film impur et ambigu, lim­i­tant les quelques per­son­nes filmées dans leur dif­fi­cile quo­ti­di­en à n’être que les éten­dards d’une cause. En dehors des ate­liers au cours desquels les jeunes se livrent à coups de phras­es-chocs jamais très loin du lieu com­mun mais dont la sincérité n’est pour autant jamais à remet­tre en cause, les pré­caires sem­blent for­mer ici une masse anonyme aux iden­tités et aux besoins inter­change­ables. Le film n’offre jamais la pos­si­bil­ité à ceux-ci de s’incarner véri­ta­ble­ment : jamais leur colère — pour­tant légitime — ne peut s’exprimer. Obsédé par le con­sen­sus et par un idéal d’apaisement, le film ne nous mon­tre que des migrants tels que le Français méfi­ant souhait­erait en voir : répé­tant à l’envi son désir d’intégration, con­tin­uelle­ment recon­nais­sant de la chance qui lui est don­née de fouler le sol parisien, le deman­deur d’asile sem­ble ici vouloir se con­former à nos désirs. Mais dans quel but ?

Paternalisme menaçant

C’est que le film, der­rière son titre qui voudrait con­sol­er tous ceux qui dés­espèrent de ne pas se voir pro­pos­er de solu­tion pérenne, trahit aus­si un pater­nal­isme à l’égard de son sujet qui n’est pas sans pos­er un gros prob­lème. Si l’on com­prend bien que l’objectif du film est aus­si d’informer l’opinion publique quant au manque de sou­tiens dont souf­frent aujourd’hui ces struc­tures d’accueil pour­tant indis­pens­ables, on a par­fois l’impression que la néces­sité de lancer l’alerte prend le pas sur l’espace que le film devrait offrir à ces quelques per­son­nes sélec­tion­nées pour leur évi­dente capac­ité à séduire l’auditoire. Célébrant sans cesse le tra­vail de cette asso­ci­a­tion, le film donne l’impression de vouloir mon­tr­er une ver­sion édul­corée de la réal­ité sur le ter­rain. Tout au plus quelques trop cour­tes sec­on­des de film nous lais­seront entrap­ercevoir ceux que le cen­tre ne peut pas accueil­lir faute de places, tan­dis que les explo­sions de vio­lence ne sont explic­itées que sous la sim­ple forme d’une hypothèse par une chargée d’accueil. Préférant un huis-clos restric­tif au sein du cen­tre, Un jour ça ira se con­tente trop sou­vent de filmer les longs couloirs et les pièces exiguës ou encore quelques plans de coupe sur le ciel pour mieux sym­bol­is­er l’enfermement des occu­pants. Quand il s’agit de leur don­ner la parole, le volon­tarisme du dis­posi­tif manque cru­elle­ment de finesse : on pense par exem­ple à cette scène au cours de laque­lle l’adolescent lit une let­tre d’amour à sa mère qui éclate alors en san­glots. Inca­pable de gér­er la tem­po­ral­ité de la scène (le plan s’étire sans que l’on com­prenne pré­cisé­ment ce qu’on cherche à capter), le mon­tage s’appuie de manière mal­ha­bile sur une mise en scène trop flot­tante qui elle-même compte un peu trop sur la bande musi­cale pour sur-drama­tis­er les enjeux. Le prob­lème d’Un jour ça ira est que les deux réal­isa­teurs sont telle­ment con­va­in­cus du bien-fondé de leur pro­jet qu’ils ne mesurent pas leurs erre­ments con­tre-pro­duc­tifs.