The Smiths, groupe culte de rock alter­natif des années 1980 qui a pro­fondé­ment mar­qué la scène musi­cale inter­na­tionale, doit en grande par­tie sa gloire à son chanteur et paroli­er Steven Patrick Mor­ris­sey. Eng­land Is Mine ambi­tionne de com­pren­dre com­ment s’est con­stru­it ce génie des mots, incar­né avec une par­faite fragilité par Jack Low­den, que l’on a pu voir l’an dernier dans Dunkerque de Christo­pher Nolan. Le titre du film fait référence aux paroles de la chan­son “Still ill” des Smiths — la phrase entière étant pré­cisé­ment “Eng­land is mine, it owes me a liv­ing” — mais c’est pour­tant le sous-titre du film, Steven Before Mor­ris­sey, qui reflète davan­tage la propo­si­tion de Mark Gill. Pour son pre­mier long métrage, le réal­isa­teur a en effet fait le choix de ne pas évo­quer la riche car­rière de Mor­ris­sey au sein du groupe puis en solo, ni de faire le réc­it de la gloire, mais de se focalis­er sur le chemin qu’il a par­cou­ru pour y par­venir. Gill a fait égale­ment un choix dras­tique pour un biopic musi­cal, en ne faisant mon­ter son per­son­nage qu’une seule fois sur scène pour une très brève reprise de “Give him a great big kiss” du groupe The Shangri-Las. La bande orig­i­nale ne com­porte par ailleurs pas de titres des Smiths car le réc­it s’arrêtant au moment de la ren­con­tre avec John Marr (co-fon­da­teur du groupe), le con­traire aurait été plus qu’une mal­adresse, une faute majeure. Cepen­dant, au-delà de l’angle choisi qui se démar­que des biopics sor­tant à la chaîne sur nos écrans depuis quelques mois, Eng­land Is Mine per­met d’aborder à tra­vers le passé de Mor­ris­sey le déli­cat sujet de la dépres­sion ado­les­cente.

Aux âmes torturées

Le film s’ouvre sur l’image forte et hyp­no­tique d’un tour­bil­lon d’eau qui revien­dra à plusieurs repris­es, en écho à l’intérieur bouil­lon­nant du jeune Steven qui manque plus d’une fois de per­dre pied. Le jeune homme souf­fre d’une timid­ité presque mal­adive qui le rend peu socia­ble, et il est dif­fi­cile de savoir ce qui est apparu en pre­mier chez lui : sa dépres­sion ou sa mis­an­thropie. En dépit de son car­ac­tère au pre­mier abord arro­gant et pré­ten­tieux, Gill parvient pour­tant à nous plac­er du côté du per­son­nage et non en posi­tion de juge. Jack Low­den est de tous les plans, la caméra le suiv­ant comme son ombre dans les moments les plus intimes et les épisodes les plus pro­fonds de sa dépres­sion. Lors des séquences où il se retrou­ve au milieu d’une foule, il est le plus sou­vent physique­ment à l’écart, se repli­ant sur lui-même ou dans un coin du cadre. Une séquence est par­ti­c­ulière­ment réussie de ce point de vue, lorsqu’il se rend dans une fête foraine et s’installe seul dans une attrac­tion tour­bil­lon­nant sur elle-même, la caméra face à lui et embar­quée à ses côtés. La musique devient alors loin­taine tel un bour­don­nement, le per­son­nage est seul et désori­en­té tan­dis que le reste du monde autour de lui sem­ble immo­bile. Cette séquence est d’autant plus intéres­sante qu’elle prend le con­tre­point du réel prob­lème du per­son­nage durant tout le film : tout avance à folle allure autour de lui, mais il est top effrayé pour se lancer et ten­ter sa chance. Le réc­it n’est cepen­dant pas lar­moy­ant, l’humour noir du chanteur est égale­ment présent tout au long du film. De nom­breux détails sont d’ailleurs dis­séminés pour les admi­ra­teurs du chanteur et prou­ve un solide tra­vail de recherche sur le sujet, comme par exem­ple la vision à plusieurs repris­es d’un livre sur les meurtres de la lande, un fait divers qui s’est déroulé en Angleterre dans les années 1960 et qui a inspiré à Mor­ris­sey la chan­son “Suf­fer Lit­tle Chil­dren”.
Avec sa légère col­oration jau­nie, l’esthétique du film évoque déjà à elle seule la nos­tal­gie, comme de vieux films de famille sor­tis d’un car­ton du gre­nier avec la pile de vinyles et la machine à écrire que l’on retrou­ve dans la cham­bre de Mor­ris­sey. Ce par­ti-pris donne un aspect daté au film et par­ticipe grande­ment à recréer l’esthétique visuelle attribuée aux années 1970. Il apporte une touche sup­plé­men­taire à la recon­sti­tu­tion de cette époque déjà très réussie dans le film à tra­vers les décors et les cos­tumes.

Même si Eng­land Is Mine ne restera certes pas dans les annales, n’excellant en aucun point si ce n’est le jeu d’acteur, il pour­ra cepen­dant tout autant cap­tiv­er les incon­di­tion­nels du groupe que les novices qui y trou­veront un autre intérêt que celui du biopic hom­mage.